La porte du train se referme, et toute la famille se retrouve sur le quai, pour saluer les cousins qui viennent d’embarquer à bord du TGV qui les ramène chez eux. Bisous soufflés sur le doigts, messages écrits sur la vitre, c’est à la fois gai et triste, car tout le monde sait que cette douce parenthèse de vacances familiales est en train de se refermer.
Une petite semaine, blottis dans une maison chaleureuse (parce qu’il fait un temps de Toussaint à l’extérieur), les jeux d’enfants, les déguisements, les mémos et les constructions de cabanes dans les chambres, les repas ponctués d’éclats de rire et de blagues, les dessins animés… et Alice.
Alice, petite dernière de 5 mois, qu’ils voyaient pour la première fois : Alice, qui au-delà de l’arrivée, toujours exceptionnelle, d’une nouvelle petite cousine, avait, imperceptiblement, pris une place toute spéciale dans la maison… Souvent allongée dans son transat, au milieu du salon, elle suivait des yeux chaque passant avec un sourire gai et franc. Alors, chacun y allait de son câlin, de son bisou, de sa minute de jeu et de guilis. Lorsqu’elle dormait, les enfants étaient attentifs à écouter son souffle et à anticiper son réveil. En balade, la poussette était le centre des attentions, passant d’un conducteur-volontaire à l’autre. En voiture, le cosy nécessitait d’être attaché à l’avant, alors Alice trônait à côté du chauffeur, alors que les autres s‘entassaient sur les banquettes arrière.
Alice était sûrement le rappel d’un bébé perdu quelques semaines auparavant. Elle leur évoquait à tous, enfants et parents, ce qui leur avait été, un temps, promis pour bientôt.
Tout avait pourtant, comme toujours, bien commencé. Dans cette famille joyeuse et heureuse, l’annonce de l’arrivée d‘un troisième enfant, attendu, avait été accueillie avec confiance. Il fallait apprendre la patience, 9 mois c’est long, pas facile pour les petits, et la prudence…car on ne sait jamais, avant la première écho… Mais on était au début des vacances d’été, et c’est le cœur plein d’allégresse que la petite famille était partie profiter du temps libre et du soleil. Même si les esprits n’étaient pas focalisés sur le bébé à venir (le programme était chargé, il y avait tant de balades, de baignades, de copains à rencontrer…), on ne pouvait pas faire comme si de rien n’était, alors on respectait un peu plus le repos de la maman, et, au détour d’une conversation, on évoquait ce que le sexe du bébé signifiait pour les uns et pour les autres, on proposait des prénoms. On parlait aussi d’un papa qui, le temps d’un congé parental, resterait à la maison. Petit à petit, l’idée prenait forme, même pour le cadet, qui s’imaginait « grand frère », avec un mélange de grande excitation, de curiosité et d’appréhension (il était finalement assez conscient des avantages d’être le petit dernier de sa mère…).
La fin des attentes, (lors de la fameuse première échographie…) avait donc été brutale, même, si l’emballement de la rentrée des classes et de la reprise du boulot avaient réussi à maintenir un mouvement vers l’avant pour tous, et même si, au regard d’autres malheurs bien plus grands, il fallait bien relativiser et considérer cette perte pour ce qu’elle était : un accident fréquent, presque anodin du point de vue médical.
Les parents avaient fait comme ils avaient pu, ils s’étaient parlé et soutenus mutuellement ; ils avaient accompagné les enfants dans une explication à la fois rationnelle, rassurante et consolatrice. Alors, tout ce petit monde avait repris son petit rythme, si ce n’est que le petit garçon, ponctuait certaines de ces remarques ou observations du monde par un « quand on aura gagné le bébé… » confiant et plein d’optimisme. Il y a parfois des avantages à être une famille sans histoires.
Alors qui aurait prévu cette indicible fêlure autour de la présence d’Alice, la petite cousine ? Comment au milieu de cette joyeuse semaine entre cousins, était revenu s’incruster ce qui restait du souvenir et des peines contenues, suite à la perte de ce bébé, à peine entrevu et déjà disparu? Cela venait sans doute du fait que l’événement était très récent et manifestement encore présent dans les cœurs. Et aussi du caractère si charmant d’Alice et sa famille.
Toujours est-il que son départ laissa un grand vide, jetant un désarroi inattendu. Les enfants l’exprimaient ouvertement : « Alice nous manque », et ils soupiraient lorsqu’ils croisaient un bébé de son âge. Les parents éprouvant, quant à eux, un pincement de cœur à chacune de ces manifestations, reliant ces regrets à d’autres peines plus intimes.
Bien sûr cela ne durerait pas, et le lendemain-même, après une bonne nuit de sommeil, les enfants se réveilleraient reposés, heureux d’être auprès de leurs parents pour profiter de leurs dernières journées de vacances.
Ainsi, le séjour d’Alice et des siens avait, certes de réactivé certains regrets, mais peut-être aussi aidé à panser quelques bleus de l’âme. Surtout, il leur avait permis de prodiguer, indirectement, et au moins pour quelques petites fois, des soins et de l’attention, à une personne ayant très brièvement appartenu à leur vie.