Je ne serai probablement jamais une humanitaire du monde, toujours entre 2 continents, à mener des programmes de développement ou d’urgence, à changer comme je le peux la vie des autres, et notamment des plus démunis.. ceux qui sont nés du mauvais côté.. J’aurais été évidemment investie, exaltée, pleine d’espoir et de rage à la fois, devant tout ce qui devrait marcher et ne marche pas : les démarches administratives auprès des autorités locales, les livraisons en retard, les pressions politiques de pouvoirs locaux despotiques ou incompétents. J’aurais visité des lieux misérables entourée d’enfants souriants et adorables, j’aurais passé des nuits blanches à tenter de résoudre des casse-têtes (le camion en panne en plein désert, un problème de visa) ou à boucler des rapports de mission où le financier doit coller pile-poil. j’aurais connu le désespoir de l’impuissance et la joie des petites réussites.
J’aurais vécu de rencontres amoureuses, avec des médecins urgentistes, des journalistes tout aussi inconstants que moi, avec également quelques hommes de pays lointains, décidément trop lointains pour que l’on se comprenne vraiment. J’aurais toujours été un peu en décalage avec mes amis restés dans le monde occidental, qui auraient vécu leur vie (une femme ou un mari, des enfants,une maison) et qui, à la fois m’admireraient un peu, tout en me prédisant, entre eux, une vie future solitaire et un peu triste quand même (“elle va avoir du mal au retour, à adapter“). Mais ça ne me dérangerait pas, car j’aurais vécu une vie remplie, en accord avec mes idées, et je ne serais probablement jamais rentrée : je me serais, au bout du compte, installée dans un pays, j’aurais adopté des enfants croisés cours de mes missions… et voilà !
Je ne serai vraisemblablement jamais bassiste dans une groupe de rock branché… j’aurais porté des robes courtes et fleuries, arboré des bottes vertes, rouges ou jaunes pour valoriser mes longues jambes ; mon sourire à la fois enjôleur et distant en aurait fait rêver plus d’un, mon allure cool et sexy à la fois aurait suscité l’envie de plus d’une..
J’aurais été un peu border line, grande fumeuse à la voix rauque et buveuse parfois incontrôlable, ça va de soi. Mais surtout, j’aurais été une musicienne rock accomplie, toujours sur les routes avec des groupes et des chanteurs tout aussi cools, sexy et fêtards que moi. Plus que tout, on aurait partagé cette complicité des musiciens, en éternelle état de création.
Je ne serai, c’est sûr, pas non plus actrice de cinéma, toujours entre 2 rôles, jet-laggée entre les différentes personnalités à incarner ; pas plus que je ne serai une danseuse, corps et âme dévolue à mon art, en parfaite maîtrise de mon corps, malléable à merci au profit de chorégraphes brillants mais exigeants.
Voilà, je me suis fait une raison, depuis longtemps évidemment. Il faut bien choisir, on ne peut pas se consacrer à tout à la fois : comme on dit, “on n’a qu’une seule vie“. Alors, je m’applique, et la vie m’a emmenée vers des contrées plus proches, très familières, mais qui, chaque jour, dévoilent leurs surprises et leurs bonheurs.
Je veux être quelqu’un de bien, à l’écoute des miens, des autres et de moi-même. Je veux être consciente de mes chances (des proches aimants, des enfants évidemment les plus… une situation confortable, du bon côté du monde, eh oui) et profiter des petites choses et des grandes, pour ne pas passer à côté. Je veux habiter cette vie, la construire, et aussi comprendre (ou du moins toucher du doigt) ce paradoxe existentiel et un peu étrange (quand aucun Dieu ne nous l’explique) :comment chaque vie peut elle être à la fois si unique et si universelle?
En effet, quelles que soient nos origines sociales et géographiques, nous sommes remués, au-delà de la survie, par des sentiments semblables : l’amour filial, “amoureux”, parental, l’amitié, mais aussi l’ambition (aspirer à faire mieux, sous toutes ses formes, to “move on” dirait-on en Amérique), la fierté, la curiosité, l’humour… et je n’ai parlé que des sentiments dits positifs, laissant la liste infinie des sentiments plus négatifs, que l’être humain n’a de cesse de confirmer et rallonger (pas besoin de moi, donc).
C’est un peu ce qui amène ces pages, qui selon les humeurs et inspirations, chercheront à partager, ces pensées, toujours fugaces, qui peuvent traverser l’esprit, et que je vais essayer de fixer avant qu’elles ne s’évaporent, au travers d’évocations parfois réelles, parfois fictionnelles.
En écho à ce texte, et aussi à la plupart des autres de ce blog, je voudrais partager avec toi (et tes autres lecteurs), ce passage situé à la fin de “les années” d’Annie Ernaux (j’ai adoré, j’ai besoin de faire circuler) :
“Quand elle désirait écrire, autrefois, dans sa chambre d’étudiante, elle espérait trouver un langage inconnu qui dévoilerait des choses mystérieuses, à la manière d’une voyante. Elle imaginait aussi le livre fini comme la révélation aux autres de son être profond, un accomplissement supérieur, une gloire — que n’aurait-elle pas donné pour devenir “écrivain” de la même façon qu’enfant elle souhaitait s’endormir et se réveiller Scarlett O’Hara. Par la suite, dans des classes brutales de quarante élèves, derrière un caddie au supermarché, sur les bancs du jardin public à côté d’un landau, ces rêves l’ont quittée. Il n’y avait pas de monde ineffable surgissant par magie des mots inspirés et elle n’écrirait jamais qu’à l’intérieur de sa langue, celle de tous, le seul outil avec lequel elle comptait agir sur ce qui la révoltait. Alors, le livre à faire représentait un instrument de lutte. Elle n’a pas abandonné cette ambition mais plus que tout, maintenant, elle voudrait saisir la lumière qui baigne des visages désormais invisibles, des nappes chargées de nourritures évanouies, cette lumière qui était déjà là dans les récits des dimanches d’enfance et n’a cessé de se déposer sur les choses aussitôt vécues, une lumière antérieure.”