Elle est assise au bord de l’eau, là où les vagues viennent laisser une petite mousse blanche. Les jambes sont allongées devant elle, régulièrement recouvertes d’eau, puis découvertes à nouveau. Elle laisse flotter ses mains de chaque côté, l’eau est si tiède, à cet endroit de la plage.
De près, elle est de ces personnes âgées dont les traits nous saisissent par leur clarté et leur infinie douceur : en les observant, il nous semble, à tort ou à raison, que ces personnes n’auraient rien à se reprocher : est-il possible qu’elles aient traversé leur existence avec droiture et bonté, qu’elles n’aient pas (gravement) porté atteinte à d’autres? On ne le sait pas, mais c’est ce qui se lit sur leur visage.
Ses cheveux sont blancs comme la neige, d’une beauté un peu étrange qui accentue la première impression de douceur et de bonté. Plus jeune, elle avait les cheveux noir jais. Elle les portait longs jusqu’à la cheville, comme cela pouvait encore se faire à son époque, et elle passait de longues minutes à les coiffer en silence, avec un petit peigne en ivoire blanc.
On est en plein mois de juillet, et la petite crique est pleine d’enfants, de parents, de jeunes adolescents affairés à leurs occupations de vacanciers. Elle entend donc, en bruit de fond, ces cris de joies, ces jeux, ces éclaboussures, ces mises en garde parentales et ces annonces des vendeurs de chouchous qui font la bande-sons des vacances à la mer.
Devant elle, l’horizon de la Méditerranée, si loin de son Viêt-nam natal, mais familier tout de même, après des étés passés au bord de cette même crique… qui en est même devenue son lieu préféré depuis son exil, une vingtaine d’années plus tôt. Au premier plan, son fils avance de dos, il se mouille la nuque, et s’éloigne vers le large. Derrière elle, sur la plage, elle devine son petit-fils allongé sur sa serviette, concentré sur sa Game Boy et mâchonnant son bâtonnet d’esquimau.
Son esprit s’évade de la plage, pour revenir sur les derniers mois passés : un retour au pays après plus de 20 ans d’exil, profitant de l’ouverture économique du Doi Moi, les retrouvailles inespérées avec le frère qui lui avait tant manqué, avec les cousines d’enfance, avec les autres neveux et amis ; avec un pays qui avait à la fois tellement changé, mais dont elle avait malgré tout retrouvé les bruits, les odeurs, les lumières, bref, ce que le coeur et l’esprit n’oublient jamais. Un voyage dans son village d’origine, avec une visite à la pagode, une discussion avec un bonze miraculeusement issu de ses jeunes années, un encens à l’autel des ancêtres ; enfin, un détour par la maison dans laquelle elle avait ouvert sa propre maternité (une gageure à l’époque pour une femme, imaginez-vous donc, dans le Viêt-nam des années 40!) : c’est encore une maternité aujourd’hui, et ça lui a, un peu bêtement, fait chaud au coeur.
Ainsi, ce voyage qu’elle n’espérait plus, avait pu se faire.
Ses enfants, échappés de la guerre, ont fait leur vie, de ce côté du monde. Ses petits-enfants ont toujours été proches, elle l’a voulu ainsi : vivre auprès d’eux au jour le jour, devancer leurs envies, les besoins, être là, toujours, inconditionnellement, pour satisfaire leurs caprices et consoler leurs peines, réparer leurs bobos, préparer les petits-déjeuners, les goûters, les tartines, les repas en famille, transmettre le goût inimitable de la cuisine traditionnelle et l’éducation à la fois stricte (les valeurs) et maternante (l’amour débordant). Ils sont grands, aujourd’hui, les aînées ont même fini leurs études, préparé ou fait des voyages au Viêt-nam elles aussi, et parfois même apprivoisé la langue originelle.
Son esprit s’envole encore plus haut, vers les gens aimés disparus, vers ceux qui n’ont pas pu traverser la guerre, vers ceux qui l’ont quittée, il y a bien des années.
Son coeur a du mal à le suivre, et son corps, en bonne santé pourtant, ne veut pas aller plus haut. Elle a toujours espéré une fin sereine, dans un lieu familier, entouré des siens, sans cris, sans larme, sans douleur. Une fin parce qu’il en faut bien une, après plus de 80 années à s’efforcer d’accomplir une belle vie. Ce moment n’est -il pas arrivé? N’est-il pas temps?
Le fils, revenu d’une nage en mer, trouva le corps de la vieille dame flottant sur le dos. Les yeux étaient clos, et sur le visage de sa mère, il lut la sérénité habituelle, alors que la bouche dessinait le plus doux des sourires.
Oh mais dis donc, t’es pas folle de nous faire pleurer comme ça !
Ah comme elle me paraît proche, cette “mémé” (comme on dit chez moi), dont j’avais pourtant déjà un peu entendu parler.
Merci d’avance pour les autres cadeaux du même genre que tu voudras bien nous faire.
petitebinh chérie,
Tu disais que mes histoires sont tristes, mais alors la tienne!!!!
Merci d’avoir mis des mots sur les derniers moments de Grandmère, le travail de deuil passe aussi par la permission qu’on se donne de parler sereinement de la mort de nos êtres chers.
Dans la famille des écrivaillons, je redemande la fille.
Coucou grande soeur…
De retour tout bronzé de Corse j’étais bien impatient de découvrir ce à quoi pouvait bien ressembler ton blog flambant neuf. Et d’ailleurs je ne suis pas peu fier de vous avoir transmis, à toi et maman, le virus, j’espère que vous ne guérirez pas de sitôt. Je vois que les premières pages de ton petit monde ont une forte connotation “asiatique”, j’aurais du m’en douter, ça ne m’étonne pas de toi. A te lire je suis frustré et triste de ne pas avoir autant la fibre de la culture vietnamienne, et souvent j’en veux à maman de ne pas m’avoir forcé à apprendre la langue, et en même temps je me dis que c’est aussi un peu de ma faute, mais à l’époque j’étais trop jeune pour me rendre compte de cette richesse que je laissais filer.
Quelle tristesse de repenser à la vieille dame au bord de l’eau. Ca fait des semaines que j’ai envie d’écrire sur elle, mais je ne savais pas comment, ni à quel sujet… Tellement délicat de choisir ses mots pour un tel sujet ! Tu m’as devancé avec un très joli texte. Ce qui m’incite à moi aussi rédiger quelques lignes à propos d’elle dans mon (futur nouveau) blog.
Bisous à toute la famille !
“Frangin”
[...] 24 juillet 2008 Je rédige ces quelques lignes en faisant écho au récent article de ma soeur aînée, PetiteBinh. [...]
En vieillissant (eh, 54 ans…), avec les enfants qui grandissent et les petits enfants qui nous arrivent, je me surprends à penser à la mort.
Non non, ce n’est pas des pensées morbides mais, juste comme ça, une idée plus nette de la jeunesse écoulée et de l’âge adulte bien entamé. Alors, c’est sûr, comme on ne peut pas revenir en arrière, on réfléchit plus sur sa vie, ce qu’on a fait, ce qu’on en fait…
J’espère, comme la belle dame aux cheveux blancs au bord de l’eau, abordé la vieillesse avec autant de sérénité, et ce n’est pas gagné.
Merci Binh de partager avec nous de si beaux souvenirs.
Tu nous le prépares quand ce voyage au Vietnam, on est plus que jamais partants !
C’est la fin de l’après-midi au bureau, ja’ai tapé “petitebinh” dans la fenêtre en haut a gauche de l’écran. Deux clics et un petit miracle à eu lieu, la vielle dame aux cheveux blancs est redescendue nous voir, tranquille, sereine, avec son sourire si particulier.
Merci pour ce moment de paix
je t’embrasse