Petite Binh

Maman, grande travailleuse, éternelle voyageuse… mais aussi chercheuse de gens, de rencontres, d’humeurs, de couleurs et d’espoir d’un monde meilleur… utopique pragmatique?? “La vie c’est comme une pastèque… il faut l’ouvrir pour savoir si elle est jolie…” (in “Caramel” film de Nadine Labaki – Liban- 2007)

Soeurs de Saigon juillet 2, 2008

Elles partageaient un petit appartement sur la rue Hai Ba Truong dans le centre ville de Saigon, à l’étage d’une station de lavage de motos. C’était en 1994, juste après l’ouverture du Viêt-nam, après des années de fermeture du pays au reste du monde…

La première jeune femme était originaire d’Hanoi. Issue d’une famille pauvre, elle avait connu une enfance aimante, dormant avec ses frères et sœurs sur une paillasse à même le sol et partageant un peu de riz blanc et de soupe. La fin de ses études d’anglais avait correspondu à l’ouverture du pays, et elle était partie tenter sa chance dans le Sud, Saigon étant le lieu où les entreprises étrangères venaient tester l’ouverture économique vietnamienne et les opportunités commerciales. Grâce à une intelligence reconnue, une beauté étincelante, un Anglais parfait et beaucoup de culot, elle avait intégré des entreprises vietnamiennes, puis étrangères, tout en gravissant les échelons : du café au secrétariat, puis à la publicité et au commercial. La chance continuait de lui sourire, puisqu’elle venait d’intégrer Vietnam Investment Rewiew, l’unique journal économique publié à la fois en anglais et en vietnamien, en tant que cadre commercial, au service des annonces publicitaires. Son salaire était équivalait à 10 fois le salaire moyen du pays : elle n’était pas pour autant déconnectée des siens, puisqu’elle faisait embaucher ses amies dans son réseau d’entreprises, en même tant qu’elle soutenait sa famille et moult personnes qui la sollicitaient.
Une autre de ses particularités était qu’elle fréquentait un milieu d’étrangers sans avoir être une hôtesse, une « vietnamienne de service ».. Elle était là pour ses compétences professionnelles, elle avait des amis de tous pays, mais ne s’était sentimentalement liée avec aucun d’eux… Elle était peut-être une des rares vietnamiennes de Saigon à ne dépendre d’aucun homme, et à choisir ceux qu’elle voulait fréquenter.

La deuxième jeune femme était une Vietnamienne de France, née loin du pays, et revenue dès son ouverture, sans attente particulière ; elle avait profité d’un stage de fin d’études en ONG pour se donner la chance de découvrir son pays d’origine. Après quelques semaines passées au sein de sa famille, elle était venue habiter avec sa nouvelle amie, rencontrée au hasard d’amis communs. Elle ne s’étaient plus séparées.

Ces 2 femmes partageaient non seulement un appartement, mais aussi une période charnière de leur existence : cette parenthèse un peu magique et floue, où tout reste à faire et rien n’est encore tout à fait enclenché. Leurs études étaient finies, et leur vie active ne faisait que commencer. Leurs relations amoureuses n’étaient pas stabilisées, et surtout, leur curiosité de la vie était loin d’être étanchée.
C’était donc avec une insouciance jubilatoire qu’elles vivaient cette période,qu’elles savaient forcément provisoire, mais dont elles voulaient profiter sans limites.

Il y avait le travail : au journal pour l‘une, dans un orphelinat puis dans des bus de touristes en sacs à dos pour l’autre.
Il y avait des soirées innombrables à refaire le monde, avec les amis viêtnamiens, australiens, anglais, américains, français… ils étaient tous assis autour des tables d’échoppes de rue, les idées fusaient, mêlant le développement économique, agricole, scolaire, routier, touristique, et les actions humanitaires. Et toujours les débats sans fin autour des joint-ventures imposées par le gouvernement communiste : allaient-elles faire fuir les compagnies étrangères et tout faire capoter ? garantissaient elles un développement plus équitable et durable pour le pays ?
Il y avait les parties de tennis en plein soleil, l’initiation à un sport inconnu, et les rigolades avec les jeunes ramasseurs de balle, à qui on donnait habituellement quelques billets, et avec lesquels elles partageaient toujours une carafe de thé glacé, assises par terre.
Il y avait des soirées “karaoké” ou “Madison”, dans les lieux branchés de la jeunesse saigonnaise, à éviter les avances lourdaudes de jeunes expatriés un peu défoncés.
Il y avait des fins de soirées, au rituel immuable : quel qu’ait pu en être le programme, les 2 amies finissaient la journée sur leur moto, dans la fraîcheur retrouvée de la nuit. Elles faisaient le tour de la ville, en changeant de quartiers, de rues, en poussant parfois jusqu’au pont de Saigon à l’entrée de la ville, pour humer la brise du soir et observer les lumières sur le fleuve. Certains soirs, elles faisaient leur tour à 2 sur une moto, se faisant des confidences au creux de l’oreille. D’autres soirs, les 2 motos roulaient au pas, puis finissaient en trombe sur la longue ligne droite menant à l’aéroport.
Il y avait les minutes qui précédaient le coucher. Partageant un grand lit, les filles se racontaient leur journée, se séchaient les cheveux, et hurlaient en chœur sur les tubes de Whitney Houston (and I….wiiiiil alwayyyys loooove youuuu! ouuuuuuh)… avant de s’endormir sous le doux courant d’air du ventilateur.
Il y avait aussi quelques voyages dans le pays, sous le regard à la fois curieux et un peu désapprobateur des villageois : qui pouvaient être ces 2 vietnamiennes voyageant seules, aux vêtements à la fois locaux et un peu occidentaux, parlant viêtnamien avec un accent inhabituel (d’une autre province? d’ailleurs?) Etaient-elles dévergondées ? Une partie de ces questions pouvaient trouver leur réponse au moment des check-in d’hôtel, à la vue du passeport français de l’une (elle n’est donc qu’une Viet Kieu, viêtnamienne née à l’étranger !) et de la carte nationale d’identité de l’autre (elle est de Hanoi !), les gens continuaient de se demander ce que ces filles, issues de milieux si différents faisaient ensemble, au fond.
Enfin, il y avait des lieux réguliers de rendez-vous : le restaurant de soupe de 110 rue Pasteur où le pho au poulet se mange sans peau, ou bien l’échoppe de glace servie dans une noix de coco, place con Rua (la tortue), ou encore les librairies anciennes du quartier des hôtels des étrangers, où l’on peut trouver des romans en anglais ou en français, laissés par des tai-ballots (occidentaux en sacs à dos) pour alléger leurs bagages.
Quel que puisse être leur avenir, les 2 amies avaient tacitement convenu de profiter de ce merveilleux moment de leur vie ensemble, de (presque) tout partager, de (presque) tout se dire. Avant que la vie Adulte ne reprenne ses droits et ne les ramène vers leur existence à construire. Elles savaient que ces bonheurs partagés alimenteraient longtemps leur vie, et leur reviendraient en mémoire, de temps en temps, tels de doux souvenirs d’une période heureuse, mais devenue au fil du temps lointaine et un peu irréelle.

 

One Response to “Soeurs de Saigon”

  1. Claude Says:

    Eh bien, voilà une tranche de vie à nouveau bien touchante… Une belle illustration aussi de la valeur précieuse de ce moment si difficile à définir et pourtant si important de la “jeunesse adulte”, quand on n’est plus ni tout à fait jeune, ni encore vraiment “installé”. Est-ce que ce serait trop demander de savoir ce qu’elle est devenue, la petite soeur ?


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