Il y a des expressions ou situations administratives qui recouvrent un sens parfois insoupçonné, et qui, au-delà des symboles, trouvent un sens concret dans notre vie… ainsi en est-il pour moi, en ce qui concerne la carte nationale d’identité.
Tout d’abord, je veux partager absolument avec vous un soulagement réel, une joie profonde, autour d’un événement qui m’est arrivé cette semaine : en 4 semaines, soit des délais tout à fait raisonnables, j’ai à la fois fait faire la première carte d’identité de mon fils de 4 ans (facile, il est né en France, son père est Français), mais aussi et surtout, j’ai obtenu le renouvellement de MA carte !!!
Alors, ce mardi matin, lendemain de fête nationale (je vous jure que c’est un pur hasard… comme quoi le destin nous ferait donc des petits clins d’œil ?), lorsque je me suis rendue à la Mairie pour aller chercher ce précieux sésame dont un courrier m’avait informé qu’il m’attendait sagement à la mairie, j’avais une petite joie au cœur. La dame du guichet de l’Etat civil a vérifié dans la liste, puis elle m’a fait remettre mon ancienne carte, signer le registre, et m’a donné , sans plus de cérémonie, ma nouvelle carte… j’ai une très sale tête sur la photo (pour ceux qui ne le savent pas encore, dans les nouvelles dispositions de l’Etat concernant les photos d’identité, nous n’avons pas le droit de sourire, la photo est prise de très près, je suis vraiment moche), mais peu importait, j’avais obtenu, sans aucun problème particulier, ma carte d’identité…
Dans un village nordiste de moins de 10 000 habitants, ce n’est pas tous les jours qu’on voit des étrangers, à fortiori venus d’Asie, et la dame avait l’air étonnée de ma petite gaieté. Il est vrai que des cartes d’identité, elle en donne toute la journée à des gens qui ne se posent pas plus de questions que ça ; après tout, refaire sa carte n’est qu’une corvée administrative parmi d’autres, comme remplir sa feuille d’impôt, sauf que ça ne vous coûte rien.
Victoire sur le destin !
Lorsque vous aurez lu la suite, vous comprendrez pourquoi une pure étourdie de ma sorte a couvé, durant les 10 dernières années, sa carte d’identité, et ne l’a pas perdue… et pourquoi j’ai angoissé près de 2 ans avant la date fatidique du renouvellement de cette carte (décembre 2008), rien qu’à l’idée de devoir recommencer ces démarches.
Ces angoisses existentielles et d’identité administrative nationale m’étaient tout à fait étrangères (mauvais jeu de mots !) avant les lois Pasqua II.
En effet, fille de Viêtnamiens ayant obtenu tous 2 la nationalité Française dans les années 70, née en France (à la Tronche, vous voyez plus Français comme lieu de naissance, vous ?) et pur produit issu de la société française moyenne (scolarité sans tâche, piano-danse-tennis, science Po, la Sorbonne), j’avais à l’époque, le luxe de me sentir Française, tout un portant un prénom vietnamien inconnu, et tout en présentant un physique sans ambiguïté sur mes origines (on me traitait de Chinetoque dans la cour d’école pour me déstabiliser), mais tout cela au final, représentait un avantage plus qu’un inconvénient, dans une société française qui a accueilli avec cœur les boat-people, et les trouvait jusqu’il y a peu, globalement polis, discrets, sérieux, et tout à fait adéquats pour soigner le corps ou les dents, vendre des médicaments, compter les sous et créer des logiciels informatiques, d’autant qu’ils ne faisaient pas de vagues et que leurs enfants travaillaient bien à l’école.
Bref, je ne me posais pas de questions sur le sujet, et je m’en portais très bien. Comme on le sait tous, la jeunesse est une période de construction personnelle déjà bien assez compliquée pour que je m’embarrasse de ces questions… Tous juste rigolais-je aux blagues de mes amis, lorsque Jean-Marie le Pen gagnait encore des voix aux élections, et qu’ils plaisantaient sur mon très prochain retour au pays en barque.. en sens inverse.
Tout allait donc pour le mieux jusqu’à ce qu’un beau jour de 1997, je m’aventure à faire une demande de carte d’identité nationale, juste après que les lois Pasqua II aient été mises en application.
Qu’est-ce qui avait donc changé, me direz-vous ?
Jusqu’alors, renouveler sa carte était un jeu d’enfant : je demandais un extrait d’acte de naissance à la mairie de la Tronche (eh oui.. je vous apprendrais peut-être quelque chose en vous précisant qu’il s’agit de la commune où se situe l’hôpital de Grenoble.. ainsi, nombre de Grenoblois sont de fait, natifs de cette commune au nom si… harmonieux), je remettais mon ancienne carte d’identité, les photos, et le tour était joué.
Et bien, la belle vie c’était du passé, nous avions mangé notre pain blanc, ces politiques laxistes faisaient partie d’un temps révolu et ne seraient plus que de doux souvenirs pour les potentiels fraudeurs que nous sommes tous. Charles Pasqua était arrivé au Ministère de l’Intérieur et il avait décidé que ça allait changer ma bonne Dame. Dorénavant, et entre autres aménagements (qui dans leur ensemble amenèrent certainement d’autres complications pour d’autres situations que la mienne), lorsque vos parents étaient nés à l’étranger, vous deviez produire la copie de leur acte de naturalisation… et ce, même si vous étiez nés en France, et détenteur d’une carté d’identité.
Comment allais-je produire ce papier alors que j’étais sans contact avec mon père biologique depuis plus de 10 ans ?
Je me revois encore au guichet de la Mairie du 16ème à Marseille, me faire expliquer doucement que mon dossier était revenu avec la mention « incomplet » et que donc, il me fallait réitérer ma demande et produire de nouvelles pièces justificatives de ma nationalité, et que non, je n’aurais pas de carte sans cela ! Si j’avais su à cet instant que ce bureau allait devenir, des mois durant, mon lieu d’incompréhension totale, d’humiliation verbale et visuelle (le regard froid ou ironique selon l’agent au guichet), de honte, de colère, de pleurs…
Durant plus d’une année, j’ai navigué entre les services, et j’ai tout entendu..
« Vous savez, avoir une carte ne prouve rien, si vous saviez comme c’est facile de faire un faux »
« Il a bien fallu refaire les règles, c’était si facile.. et, comment je fais la différence moi, entre tous les gens comme vous… je ne vous reconnaîtrais pas parmi d’autres comme vous… »
« Mademoiselle, ce n’est pas la peine de vous énerver, vous ne faites qu’empirer votre cas »
Pour résumer, j’ai fini par obtenir ma carte, au bout d’une année… je ne sais plus comment, je crois qu’au bout du compte, le 10ème papier du dossier de naturalisation de ma mère et mon récent PACS, ainsi que ma régulière visite dans les fameux bureaux de la Mairie, finirent par l’emporter.
Evidemment, cet épisode a énormément changé ma vision, non seulement des choses (comment un Etat peut-il être amené à traiter ainsi les siens, car je me sentais bien « sienne » ?), mais aussi de ma propre identité : je ne serai donc jamais Française à part entière, quoique je puisse dire, prouver, réaliser. Il pourra toujours y avoir des décisions administratives, politiques, pour remettre en cause ma « francitude ». Et je ne peux rien y faire.
Alors, même si mon éducation et mon optimisme naturel, me poussent à tenter de vivre ma vie honnêtement, correctement, bonnement (j’ai depuis entamé une vie on ne peut plus « normale », avec un emploi, un chéri Breton et 2 enfants nés en France et scolarisés dans l’école de la République), j’ai toujours au fond de moi cette arrière-pensée qui m’habite et me fait parfois douter.
Avec mes amis proches, avec qui je partageais ces doutes et mon angoisse de renouveler ma carte, je jouais l’avocat du Diable : les règles Sarkozy avaient encore durci le cadre. En effet, on pouvait maintenant avoir à prouver sa nationalité française, et l’évaluation de ce que l’on devait prouver relevait de l‘officier d’Etat civil… comment ferais-je si on me demandait de prouver ma nationalité ?
Les médias regorgent d’exemples de personnes, bien plus françaises que moi, dont le dossier était bloqué pour des raisons kafkaïennes. J’ai en mémoire un exemple hallucinant de personnes de 50 ans, issus de familles françaises, mais dont les parents ont été, coopérants 1 ou 2 années dans des pays où il n’y avait pas d’ambassade… pour ces gens, nés à l’étranger, il suffit d’un grand-parent né à l’étranger pour que la nationalité française soit remise en cause.. pour peu que le grand-parent en question soit né en Pologne, dans un village dont les actes de naissance ont été détruits lors d’un éniéme bombardement (on l’avait parfois même oublié, ce détail !), le dossier de demande de papier est indémêlable et ces personnes sont administrativement considérées comme apatrides !
Si ces gens ne voient pas leur situation se régler, que pouvait-il advenir de mon cas, moins « français « que le leur ?
Vous trouverez peut-être que je suis excessive… c’est vrai que ma situation est facile, en comparaison des jeunes des cités qui se font contrôler 4 fois dans l’après-midi entre le collège, le stade et Penny Market (quoique je me fasse contrôler dans le métro parisien assez régulièrement au grand étonnement des collègues, cadres dynamiques, qui m’accompagnent parfois), ou de ceux qui ne trouvent pas d’emploi parce que leur nom a une consonance qui déplaît… je ne connais certes pas ces désagréments majeurs.
Mais voilà, c’est ma vie, ce sont mes doutes, qui expliquent pourquoi, mardi 15 juillet 2008, j’étais soulagée et contente d’aller chercher ma carte d‘identité…
Très intéressant ton article. Edifiant même. Mais j’adore cette phrase : “globalement polis, discrets, sérieux, et tout à fait adéquats pour soigner le corps ou les dents, vendre des médicaments, compter les sous et créer des logiciels informatiques, d’autant qu’ils ne faisaient pas de vagues et que leurs enfants travaillaient bien à l’école.”
Bisous !