Petite Binh

Maman, grande travailleuse, éternelle voyageuse… mais aussi chercheuse de gens, de rencontres, d'humeurs, de couleurs et d'espoir d'un monde meilleur… utopique pragmatique?? "La vie c'est comme une pastèque… il faut l'ouvrir pour savoir si elle est jolie…" (in "Caramel" film de Nadine Labaki – Liban- 2007)

Nos invisibles 18 juillet 2008

Un matin comme tant d’autres, Gare du Nord à Paris, à la descente du TGV qui arrive de Lille, des agents de police effectuent un contrôle d’identité auprès de 2 jeunes hommes basanés, portant pour seul bagage un sac plastique blanc. Gênés, les 2 hommes baissent la tête, et attendent, sans un mot, la suite de l’opération et ses irrémédiables conséquences : interpellation, fourgon, poste de police, et, j’imagine, zone de rétention.

Depuis des années, je suis amenée à me rendre régulièrement à Calais et Boulogne en voiture. A chaque trajet, on ne peut manquer de croiser, sur le bas-côté de l’autoroute, des petits groupes de piétons, qui s’acheminent vers le littoral. Ce sont toujours des hommes assez jeunes, habillés de vêtements usés et sombres, d’un anorak ou d’un blouson qui les protège du froid et de la pluie. Ils marchent ensemble, le regard dans le vide, le plus souvent sans se parler. Parfois, peut-être parce que le soleil qui apparaît rend les collines du Cap-Blanc-Nez plus attrayantes, ils arborent de doux sourires, et peuvent faire penser, selon leur aspect général, à de jeunes étudiants insouciants venus prendre l’air de la mer.

Lorsque l’on prend l’Eurostar qui va vers Londres, on traverse, juste avant de pénétrer dans l’Eurotunnel, une zone qui m’apparaît hors du temps ; la nuit y est éclairée par des miradors qui laissent entrevoir des grillages de plusieurs mètres de haut.. si on observe plus attentivement, on peut voir courir des ombres, qui essayent de s’infiltrer entre ces grilles et hypothétiquement de s’accrocher à ce train en partance pour le Grââl anglais… cette scène me fait penser aux images d’immigrants mexicains à la frontière américaine, ou encore à des souvenirs de mur berlinois.

Non loin de là, les sociétés de gardiennage du port de Calais ont ajouté une nouvelle fonction à la fiche de poste des gardiens du port : ils sont depuis quelques mois, en charge de la fouille systématique des arrières de camions, pour dénicher les clandestins qui seraient parvenus à s’y faufiler pendant les contrôles de douane. J’ai rencontré une partie de ces vigiles, souvent d’origine étrangère, amenés pour préserver leur emploi, à dénoncer d’autres arrivants… dilemme infernal que notre Etat fait reposer sur leur conscience individuelle. Je hais cette injuste responsabilité subie.

Appelée par la Justice il y a quelques mois pour jouer le rôle de traductrice, j’ai eu l’occasion de rencontrer A., jeune Viêtnamien, appréhendé par la police, aux abords du Tunnel, et soupçonné d’aide au trafic de clandestins. Sans entrer dans les détails, on peut dire que la famille de A . s’est sacrifiée pour lui payer une sortie du pays par une filière. A. a traversé à pied une partie de l’Asie et toute l’Europe, en 2 ans. Il est passé de camions et camions, avec parfois des semaines d’attentes dans des sous-sols entre 2 convoyages. Pour payer la suite de son voyage et parvenir en Angleterre, où il est persuadé que la vie est plus facile et qu’il y trouvera un travail « to make money », il a été amené à rendre des services aux chefs de filière, services qui consistent à faciliter le passage de clandestins : il fait diversion, en attendant qu’un jour cela soit son tour de profiter des diversions d’autres… et ainsi de suite. En attendant, il est accusé d’aide au trafic de clandestins et commence en ce moment sa 2ème année de prison, sans savoir vraiment de quoi retourne son dossier qui est en cours d’instruction.

J’observe depuis quelques mois une mutation de ces voyageurs : croisés dans les gares, ils ont progressivement transformé leur apparence ; il semble qu’ils ont compris que l’essentiel était non seulement de ne pas de faire remarquer, mais aussi et surtout de paraître le plus normal possible : ils n’ont plus de sac plastique à la main, et doivent porter une attention méticuleuse à leurs vêtements (la chemise la plus banale possible, le jean plutôt que le pantalon en coton, trop « tiers-monde »), ainsi qu’à leur hygiène… il s’agit d’avoir l’air de Monsieur-tout-le-Monde …

Les alentours des gares européennes sont plein de ces invisibles… qui attendent des occasions de gagner quelques pièces, d’attraper un train .. ils sont si près du but…

Je ne parle ici que d’expériences que j’ai réellement vécues et observées, je ne veux pas tomber dans la généralité, dans les « on-dit/il paraît-que » …

Mais je voudrais tellement comprendre pourquoi et comment on en arrive à fermer nos regards, nos cœurs et nos esprits à ces êtres qui sont autour de nous.

Même s’il est peut-être vrai que l’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, pourquoi ne pourrait-on pas considérer celle qui a souvent risqué sa vie, parfois fui un régime criminel, toujours cherché à échapper à une vie de dénuement et abandonné les siens, traversé les montagnes, pour espérer construire une existence plus facile de notre côté du monde ?

Qui pourra me démontrer par A + B qu’accepter ces âmes volontaires nuira, même indirectement, à notre économie, à notre bien-être, aux conditions de vie de ceux qui vivent ici ?

Je ne considère pas ici les arguments de fraternité, de partage et de solidarité, parce que je veux bien entendre qu’ils ne soient pas prioritaires pour tous, et que l’on préfère s’occuper des siens plutôt que de ceux qui nous sont si éloignés.

Mais serons nous plus heureux, plus libres, l’essence sera-t-elle moins chère, le chômage baissera-t-il si Brice Hortefeux atteint ses quotas de reconduites à la frontière ?

Alors, avec toutes ces questions en tête, lorsque que je croise ces « invisibles » qui rasent les murs des couloirs de la Gare Lille Flandre ou de la Gare du Nord à Paris, je me sens honteuse de l‘accueil que l’on fait à ces hommes, j’essaye d’imaginer leur surprise, leur désarroi, leur incrédulité, lorsqu’on les embarque, menottés, dans les paniers à salade. J’imagine leur propre honte devant les regards des passants, honte de passer pour des criminels, alors qu’ils sont des humains-voyageurs à la recherche d’un avenir meilleur… Expression banale s’il en est, mais qui résume tout, lorsqu’elle se rapporte à l’échelle d’une existence humaine.

 

One Response to “Nos invisibles”

  1. Claude Says:

    “Qui pourra me démontrer par A + B qu’accepter ces âmes volontaires nuira ?” demandes-tu.

    Hélas ! comme on aimerait pouvoir répondre tranquillement qu’une telle démonstration est impossible, et que donc il faut laisser à chacun la liberté de circuler de par le monde, en particulier quand c’est pour aller de la pauvreté vers des meilleurs conditions de vie. C’est d’ailleurs la position du parti auquel j’appartiens (les Verts). Mais qui ne me convainc pas.

    Soyons clairs sur un préliminaire : puisqu’il est question d’action sociale (agir sur la vie en société par des moyens eux-mêmes sociaux), il est hors de question de produire une “démonstration par A +B”. La complexité est telle qu’on ne peut guère espérer mieux que réunir un faisceau de présomptions suffisant pour pouvoir opter dans un sens ou dans l’autre. Et c’est encore bien rare qu’on puisse allez jusque là – le plus souvent, il faut bien le dire, nos choix politiques relèvent plutôt de l’intuition, de la loyauté ou du sentiment immédiat.

    Cette précaution prise, attaquons-nous à ta question. Oui, il existe un argument, que je n’arrive pas à réfuter même si j’aimerais bien, pour limiter la liberté de migration. C’est celui, assez simple et connu, de l’ “appel d’air”. S’il y a un endroit quelque part dans le monde où on peut facilement passer de l’univers de la misère à des conditions un peu plus favorables, ça se saura, et alors tous ceux qui pensent, à tort ou à raison, que leur salut peut passer par là, se précipiteront en ce lieu. Je ferais pareil si j’étais à leur place. Et alors, on peut craindre que ce qui aurait été possible sans trop de difficultés pour 1000, 10 000 ou 100 000 personnes ne le soit plus si en arrivent 1, 10 ou 100 millions. Ce qui se présentait comme une aubaine risque alors, pour eux, de se transformer en cauchemar. Et pour la société d’accueil, surtout si elle est de relativement petite taille, les effets de déstabilisation risquent fort d’être redoutables, à la fois sur le plan objectif (comment nourrir, loger, éduquer, soigner tout ce monde, à ressources à peu près constantes ?) et sur le plan subjectif (comment vont réagir les “accueillants” ? Personne n’a la recette pour les transformer tous en champions de l’abnégation).

    Soyons clair : en aucun cas ce raisonnement ne peut justifier la politique du gouvernement actuel. Même si on doit poser des limites à l’immigration, ça ne donne en aucune manière le droit d’être méprisant, brutal, discriminant ou inutilement procédurier. Et si certains ont réussi à venir et se sont installés, il est légitime de leur permettre de rester. Et les situations qui relèvent du droit d’asile reste différentes et prioritaires.

    Rien à faire, je ne trouve pas de meilleure formule que celle de Rocard, malheureusement si souvent mal comprise parce que citée incomplètement : “la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre sa juste part”. En bonne analyse sémantique, une telle phrase en “A mais B” signifie que B a la priorité sur A en valeur argumentative. Elle signifie : “la France doit prendre sa juste part dans l’accueil de la misère du monde (même si elle ne peut pas tout prendre)”.

    Désolé pour cette réponse peut-être pas aussi consensuelle que tu l’aurais espéré. Et puis peut-être que je me trompe (j’aimerais bien, crois moi).

    Encore bravo pour tes texte, et bravo pour ta carte d’identité !


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