Petite Binh

Maman, grande travailleuse, éternelle voyageuse… mais aussi chercheuse de gens, de rencontres, d'humeurs, de couleurs et d'espoir d'un monde meilleur… utopique pragmatique?? "La vie c'est comme une pastèque… il faut l'ouvrir pour savoir si elle est jolie…" (in "Caramel" film de Nadine Labaki – Liban- 2007)

Dis maman, c’est quoi ton boulot? 12 juillet 2009

Classé dans : Autour de nous — petitebinh @ 12:57
Tags: ,

Quand on n‘est ni infirmière, ni maîtresse, ni boulangère… pas facile d’expliquer en quoi consiste son métier à ses enfants … Aux multiples questions concernant mon « boulot », je bredouille des réponses vagues et peu satisfaisantes, du même acabit d’ailleurs que celles que je ressors dans les soirées entre amis, lorsqu’on me pose le même genre de questions…

Il faut dire que…. « Consultant (?) … dans les politiques sociales » …c’est pas vraiment un métier !!!! Et je comprends bien que pour les petits de  5 et 7 ans, ça ne s’explique même pas à ses copains…
Non, non, je ne me hasarderais pas à une énième explication!!!Mais j’ai en tête une récente expérience que j’aimerais leur raconter, à la fois parce qu’elle éclaire un peu la question, et aussi parce qu’elle représente un peu le « pourquoi » de cet engagement un peu fou (vu de l’extérieur) dans cette activité professionnelle si déraisonnablement prenante en temps, en volume de travail, en énergie mentale….
Il existe un récent dispositif de politique sociale, qui n’est peut-être pas très connu, qui s’appelle « la réussite éducative »et qui consiste à proposer à des enfants en difficulté scolaire et à leur famille un accompagnement et des actions, en dehors de l’école, par une équipe de travailleurs sociaux. Il peut s’agir d’aide aux devoirs, mais aussi d’inscription dans une activité culturelle, sportive, du paiement de lunettes, de l’aide administrative aux parents pour les dossiers de demande de logement ou de sécurité sociale…
L’une de nos récentes missions consiste à évaluer et valoriser cette action pour une grande ville du Sud de la France.
Il y a plusieurs façons d’aborder ce type de travail. Dans l’équipe, l’un de nos credo est de favoriser, dans les processus d’évaluation, une place pour le recueil d’opinion des personnes qui bénéficient des actions proposées, c’est à dire, dans notre cas précis, les enfants et leurs familles. Il s’agit non seulement de montrer ce que comprennent les familles de ce qui leur est proposé, mais aussi de repérer en quoi on leur laisse la possibilité de choisir, de donner leur avis sur ce qui est fait, et en quoi cela est pris en compte dans la gestion même du dispositif.
Sur cette partie de notre travail, nous sommes en quelque sorte des « ambassadeurs », qui circulent d’une sphère d’acteurs à l’autre (les financeurs, les travailleurs sociaux, les écoles, les familles), pour expliciter les attentes et opinions des uns et des autres, pour favoriser une action plus cohérente, plus efficace, plus soucieuse de la pertinence  du service proposé… même si ça peut paraître ambitieux expliqué ainsi, voire prétentieux.
Après cette longue introduction, venons-en à l’épisode que je raconterais bien à mes enfants….
Les familles accompagnées dans notre grande ville du sud de la France, habitent dans un quartier misérable de la ville, les équipes sociales nous ont bien prévenu, les familles sont dans des situations inimaginable, et l’accompagnement à la réussite scolaire d’un enfant ne peut s’y faire sans tenir compte des difficultés sociales extrêmes de la famille dans son ensemble…
Me voici donc un après-midi de juin, par une chaleur caniculaire, en train de rendre des visites à des familles volontaires pour donner anonymement leur opinion sur ce qui a leur a été proposé (à l’enfant et/ou aux parents) par l’équipe de « réussite éducative».
Je viens de réaliser 3 entretiens dans des appartements surchauffés, au sein de familles aux difficultés diverses, qui font des pieds et des mains pour garder la tête hors de l’eau : un bébé en halte-garderie à l’autre bout de la ville (1 heure de transport aller) pour souffler et lui garantir un meilleur apprentissage du français avant l’entrée en école maternelle, le recours aux banques alimentaires et épiceries sociales pour des repas plus complets, des femmes exténuées et aussi un peu blasées, qui passent toute leur énergie à assurer le quotidien aussi précaire soit-il, grâce au système D. méditerranéen … Des mamans, à qui , parfois, on fait le procès de « mauvais parents » parce qu’à l’école, les enfants ne sont pas vraiment aussi propres, assidus et calmes que ce qui est attendu d’eux….
Mon dernier entretien se passe en fin d’après-midi, en haut d’une pente bien raide, que je gravis hors de souffle (je suis enceinte de près de 8 mois à cette période-là). Pour atteindre l’escalier, il faut passer sous un tuyau d’où fuit un flot dense et continu d’eau. Une petite douche rafraichissante. Je sonne à la porte que la maman m’a indiquée lors de la prise de rendez-vous par téléphone. Une petite dame m’ouvre la porte au bout de quelques minutes :  « Excusez-moi je faisais la prière ». Elle me propose de l’accompagner pour aller chercher les enfants à l’école (il est l‘heure), et de faire l’entretien ensuite.
Sur la route de l’école, elle m’explique qu’elle est Comorienne, arrivée depuis quelques années en France. Son mari est mort récemment, la laissant seule avec 6 enfants. Deux d’entre eux sont, grâce à la « réussite éducative », dans un internat de la ville, d’où ils rentrent chaque week-end. Elle vit seule avec ses 4 autres enfants dans l’appartement.
Nous récupérons chaque enfant à sa sortie de classe : 2 petites filles aux robes roses impeccables et aux typiques coiffures d’Afrique (petites boules sur la tête pour l’une,  tresses pour la plus grande) et 2 garçons, aux yeux noirs et à l’air renfrogné, tous les 4 silencieux, me lançant des regards interrogateurs : qui peut bien être cette « Chinoise » qui parle avec leur mère ???
De retour à l’appartement, nous entrons et nous installons pour notre fameux entretien (c’est bien pour ça que je suis là, après tout).

La maman me propose de m’asseoir sur l’une des deux chaises de la pièce.L’appartement est constitué en tout et pour tout de 2 pièces : une pièce principale qui fait office de chambre et de pièce de vie, et une cuisine. Dans la grande pièce :  3 lits superposés et un canapé, où sont entassés une douzaine de sacs de vêtements, de médicaments ….  Dans la cuisine, quelque pièces de vaisselle, une gazinière, et,  posés au beau milieu,  un sac de riz de 50kg et un pack de 6 bricks de lait.
Il n’y a pas de fenêtres, on entend tous les bruits de la rue, il fait une chaleur suffocante, malgré des restes déglingués de volets en bois, fermés pour un peu d’ombre.
Les enfants, toujours aussi silencieux, s’assoient sur le canapé. Le plus grand, lui,  prépare un saladier de riz qu’il réchauffe sur le gaz. Il mélange le riz avec du lait, prépare 4 cuillères à soupe. En cercle sur le canapé, ils mangent leur goûter sans un bruit.
La maman s’excuse de ne pas pouvoir me proposer de l’eau fraîche (« je n’ai pas de frigo, je suis désolée, je vois que vous êtes enceinte…. »).
Au moment où nous commençons notre discussion, des souris traversent la pièce, et je vois aussi quelques cafards courir sur le plancher. D’énormes moustiques nous rôdent autour et ne vont pas tarder à me dévorer. Personne n’y prête attention.
Je me laisse peu à peu embarquer par mon entretien avec la maman…. Grâce à l’équipe de réussite éducative,  elle a « sauvé » 2 de ses enfants en parvenant à  les envoyer dans l’internat ;  elle apprend 3 fois par semaine le français à la maison de quartier, pour pouvoir parler avec les maîtresses des écoles et les éducateurs de l’internat ;  elle a déposé des dossiers de demande de logement ;  elle s’inquiète pour son 3ème fils qui ne peut pas faire ses devoirs dans l’appartement( !!) et ne veut pas parler en classe (mais il serait en passe d’aller tout de même en CM2).  Elle a inscrit ses enfants à l’école coranique le samedi après-midi et à la bibliothèque le mercredi matin,  pour qu’ils soient pris en charge et ne passent pas toute la journée enfermés dans l’appartement. Elle ne les laisse pas sortir, parce que dehors « y’a rien de bon pour eux ».
Elle a intégré la situation de chacun de ses 6 enfants, les difficultés, les possibilités, elle espère pouvoir placer son 3ème enfant à l’internat, même sur une place payante (les places de réussite éducative sont gratuites), mais il n’y a pas beaucoup de places. Elle est très satisfaite de tout ce qui a été fait grâce à l’équipe de réussite éducative, elle en remercie l’école qui a signalé sa situation, même si bien sûr, ce qu’elle attend avant tout, c’est d’obtenir un logement HLM. Elle ne me dit rien sur l’appartement où elle vit, si ce n’est que le propriétaire ne lui a jamais reversé le trop-perçu de 50 euros que la CAF lui paye directement, sur le loyer mensuel de… 600 € (!!!).
Au bout d’une quarantaine de minutes d’entretien, elle me remercie de l’avoir écoutée, elle me dit qu’on ne l’avait encore jamais interrogée pour avoir son avis sur quelque chose.
Sur le pas de la porte, elle me remercie encore avec un grand sourire ; sur le canapé, les enfants me suivent du regard, mais je ne sais pas ce qu’ils pensent.
Je repasse sous le tuyau qui fuit, et je me retrouve dans la rue. Je pense que toute la famille va rester dans cette pièce jusqu’à ce soir. J’imagine qu’ils mangeront du riz et se coucheront sur les lits en entassant les sacs sur le côté.
Bien sûr, je vais revenir dans la vraie vie : d’abord en centre ville, à l’heure de pointe où chacun vaque à ses occupations de fin de journée, puis je vais appeler mon chéri et mes enfants pour voir comment s’est passée leur journée, ils me raconteront qu’ils sont rentrés de l’école, qu’ils n’ont pas de devoirs car ce sont les derniers jours d’école, et qu’ils se sont baignés comme des fous dans notre petite  piscine du jardin. Je vais rentrer à l’hôtel, rejoindre mes collègues, nous nous raconterons nos aventures réciproques au sein d’autres familles, et nous passerons une chouette soirée dans un sympathique restaurant de bord de mer (frais professionnels remboursés).
Je me dis quand même que mon métier me donner parfois la chance d’être payée ( !!) pour interviewer et rencontrer tous ces gens (des sans domicile fixe, des grands exclus en formation, des jeunes en foyer… ), et chercher à ce que les dispositifs et les «décideurs » appréhendent un tant soit peu mieux leur réalité, afin que quelques tout petits pans de l’action sociale leur correspondent mieux.
Utopique bien évidemment, mais nous tiendrons, pour cette mission d’évaluation de la « réussite éducative »,  dans un chapitre spécialement consacré aux familles, à valoriser non seulement la situation extrême de certaines familles accompagnées, et la qualité de l’accompagnement mis en place, mais surtout, la capacité des familles à comprendre, à essayer d’intégrer la complexité de notre système, pour « sauver » s’ils le peuvent, leurs enfants.  Pour que ces personnes qui nous ont accueillis chez elles soient représentées dans le processus de recueil des informations et de décision, et que cette maman, et toutes les autres,  ne nous aient pas reçus tout à fait pour rien.

 

2 Responses to “Dis maman, c’est quoi ton boulot?”

  1. phuong Says:

    I love you babe

  2. Claude Says:

    C’est vrai, c’est (c’était) quand même quelque chose ce boulot, finalement. Surtout pour ces sortes de moment là. C’est bon pour moi que tu m’aides à m’y relier.


Leave a Reply