Petite Binh

Maman, grande travailleuse, éternelle voyageuse… mais aussi chercheuse de gens, de rencontres, d'humeurs, de couleurs et d'espoir d'un monde meilleur… utopique pragmatique?? "La vie c'est comme une pastèque… il faut l'ouvrir pour savoir si elle est jolie…" (in "Caramel" film de Nadine Labaki – Liban- 2007)

La réponse du Monsieur du tabac 7 février 2010

Filed under: Autour de nous — petitebinh @ 15:56
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Le petit texte concernant le « Monsieur du tabac » de mon village (cf Post du mois d’août)  lui a été remis, anonymement dans la boite aux lettres du magasin. Je ne sais ce qui m’a poussée à le lui remettre… Une volonté de lui témoigner ma compassion ? Je ne voulais pas, en tout cas, que ce j’avais pu écrire et imaginer sur lui, soit publié dans la mer infinie d’Internet sans qu’il en soit au courant !!!!

Quelle ne fut pas ma surprise, la semaine dernière,  alors qu’accompagnée de mon fils, j’allai acheter l’Equipe du samedi matin (c’est le jour où il est vendu avec le magazine) : une enveloppe blanche était collée, bien en évidence, sur la vitrine portant la mention manuscrite suivante « La réponse du Monsieur du tabac »…  Je n’ai, bien entendu, pas osé la fixer davantage,  devant le buraliste et ses clients… et s’il devinait que j’étais l’auteur du texte initial ?

Le soir-même, à la sortie de mon cours de piano, et profitant de l’obscurité hivernale, j’arrêtai discrètement mon vélo devant le tabac, et déscotchai prestement l’enveloppe de la vitrine, pour la glisser dans mon cartable.

Je l’ai lue à plusieurs reprises, et ne peux m’empêcher de vous en faire part, dans son intégralité :

«

Mademoiselle, Madame,

Vous excuserez, je l’espère mon audace, ma hardiesse alors que je prends la liberté de répondre à votre gentil petit texte.

Tout d’abord, pourquoi « Mademoiselle ou Madame » ? Je l’affirme sans aucune arrière-pensée misogyne, mais je suis intimement persuadé que seule une femme ou une jeune fille aurait pu écrire ce texte : parce qu’il est empreint de compassion, d’une imagination rêveuse, qui me semblent plus représentatives du sexe féminin… Et puis bon, à quoi bon se justifier, je me fie juste à mon instinct, et excusez-moi si je me suis trompé.

J’ai été bien sûr très surpris de découvrir ce texte à propos de moi. Qui aurait l’idée de parler de ma vie, moi qui suis celui qui vend les journaux, les cigarettes, qui valide le bon de loto,  mais à qui, en fin de compte, on parle finalement si peu ?  ?

Cela m’a ensuite beaucoup amusé de lire ce que l’on peut imaginer et inventer sur des gens que l’on ne connaît pas du tout.

Votre façon de voir le monde me laisse à penser que vous devez être jeune, de la génération des trentenaires qui ont vu les adultes s’aimer sans retenue, puis souvent se séparer sans que cela ne fasse plus de bruit que ça. De cette génération qui, pour une petite part, arrivée à l’âge adulte, a voulu croire dans les valeurs de la famille, de l’amour durable et d’un foyer chaleureux et protecteur.

Je voulais juste apporter quelques commentaires à votre texte.

Evidemment, le décès brusque de mon épouse m’a beaucoup affecté, d’autant que notre place de commerçant du village m’a exposé à beaucoup de commentaires et d’effusions.

Toutefois, sans aller à l’encontre de ce que vous avez pu imaginer sur moi, j’avoue que votre texte m’a poussé à réfléchir à la nature de mes sentiments, aujourd’hui que Martine a disparu.

Si, bien entendu, son départ m’a peiné, puis déconcerté, suis-je confronté à l’angoisse que vous avez décrite de finir mes jours sans elle à mes côtés ?

Martine et moi avons vécu une vie telle qu’on nous l’avait prédite, et telle que vous l’avez tout d’abord décrite : un mariage d’amour de jeunesse, l’arrivée des enfants, la tenue de différents commerces ont rempli toutes ces années de vie commune.  Mais pour quel résultat ? Une tendresse quotidienne ? Une vie confortable ? des petits-enfants formidables mais si différents de ce que avons été, et dont j’ai du mal à comprendre les éternelles exigences ?

Je pense que ma surprise, à la lecture de votre texte, vient de la question suivante : pourquoi n’ai-je pas été assommé par la mort de ma femme ? pourquoi n‘ai-je pas ressenti le vide que vous décrivez ? L’amour se dissout-il avec le temps ?

J’observe autour de moi les couples  que nous avons côtoyés, ceux qui ont aujourd’hui une cinquantaine d’années bien avancée. Une bonne partie d’entre eux n’a pas tenu. J’ai l’impression que ce sont majoritairement les hommes qui ont refait leur vie, parfois avec une femme plus jeune, certains ont même refondé une nouvelle famille avec leur deuxième épouse… je ne pense pas que ce soit une invention de ma part, et d’ailleurs, les journaux people et tabloïds que je vends à longueur d’années regorgent de célébrités qui affichent leur 2ème ou 3ème épouse, avec dans leur bras un tout jeune nourrisson alors qu’ils frisent la soixantaine et que leurs aînés ont à leur tour aussi des enfants.

Cette observation, sur laquelle je ne porte pas de jugement de valeur à proprement parler, m’a fait réfléchir à ce qu’avait pu penser Martine mon épouse. Quelle liberté avait-elle de me quitter ?  Le tabac est à mon nom, la maison également, même si elle a acquis sur le tard le statut de conjoint-associé, elle n’a pas suffisamment cotisé au régime de sécurité social et de retraite….  Au fond, avait-elle le choix ? Ne se devait-elle pas, finalement plus que moi, de préserver notre couple, cette tendresse durable et quotidienne ?

Et moi ? J’imagine qu’inconsciemment, j’ai profité de cet avantage confortable. Si je ne l’ai ni trompée et encore moins quittée, je me suis habitué à la savoir à ma disposition, à la laisser organiser notre vie, à ne finalement pas faire grand chose, en dehors de ma part de travail au magasin, si ce n’est tondre la pelouse et préparer  le coffre et la remorque lors des départs en vacances.

Me voici donc aujourd’hui, seul certes, mais finalement un peu libéré, et pas si effondré que ça. J’ai fait ce que j’avais à faire, j’ai respecté mon épouse, je lui ai apporté ce qu’il fallait, à défaut de ce qu’elle attendait peut-être de plus. Mais je me prends à envisager mes années à venir sous des auspices plus dynamiques, plus personnelles, aussi. Peut-être prendre des cours de golf ? J’en ai toujours rêvé. Peut-être retourner visiter le Viêt-nam, que je n’ai pas revu depuis la guerre d’Indochine, et dont j’avais tellement aimé les douces plages et les fruits inconnus, innombrables et si goûteux ?

Je ne le sais encore, mais j’ai acquis cette conviction que ma vie, va inopinément prendre un tour plus égoïste, ce qui n’est pas fait pour me déplaire.

Voici les pensées qui me sont venues, dans les jours qui ont suivi la lecture de votre texte. Je ne les partagerais qu’avec vous, Mademoiselle, même si je ne vous connais pas,  notamment parce que ce ne sont pas des idées que l’on aborde avec ses proches ; elles ne sont pas si convenables, elles ne s’expliquent pas, elles peuvent même blesser.

Je vous remercie donc pour votre attention, et vous souhaite une bonne continuation, dans votre vie, et dans vos déambulations d’écriture imaginaires.

Bien amicalement

Le monsieur du tabac.


 

3 réponses à “La réponse du Monsieur du tabac”

  1. Claude dit :

    Eh bien dis donc, je ne fréquente pas beaucoup les tabacs, mais si ça doit m’arriver, je pense que je ne regarderai plus de la même manière le monsieur (ou la dame) derrière son comptoir.

    C’est un bien beau cadeau que t’a et que nous a fait la vie !

    Juste une petite curiosité : as-tu eu depuis envie d’aller te présenter pour de vrai à ce Monsieur (et de le convier à suivre la suite de ton blog… ou de parler avec lui de l’Indochine/Vietnam) ?

  2. papounet dit :

    et si en plus il connaissait tes origines…le destin et le hasard sont parfois bien singuliers….c’est une histoire extrordinaire

  3. guybrush dit :

    Très jolie histoire… réelle !
    On croirait lire le gentil petit scénario d’un film où deux personnes se rencontrent de manière tout à fait singulière… Un film français… Un Klapisch peut-être…
    Chouette en tout cas…
    Bisous


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