Petite Binh

Maman, grande travailleuse, éternelle voyageuse… mais aussi chercheuse de gens, de rencontres, d'humeurs, de couleurs et d'espoir d'un monde meilleur… utopique pragmatique?? "La vie c'est comme une pastèque… il faut l'ouvrir pour savoir si elle est jolie…" (in "Caramel" film de Nadine Labaki – Liban- 2007)

Dédoublement de nationalité 2 mai 2010

Il était l’heure de partir pour la cérémonie. Léon était parti chercher la voiture au garage, et le temps de monter les 6 étages du sous-sol, il klaxonnerait d’ici quelques minutes.

Elle inspecta sa silhouette devant le miroir. La robe était simple mais assez chic ; formelle comme le requiert ce type d’événement rare et plein de symboles ; adaptée à son rang social et à son âge… elle n’était plus tout à fait une jeune fille…. Mais elle avait parfois du mal à endosser cette nouvelle peau de jeune femme sûre d’elle, à l’aise autant dans son travail, que dans ses finances et dans sa vie privée.

Elle avait beau se raisonner (n’avait –elle pas toujours été, au grand dam de sa mère, ironiquement à distance de tout rite ?), elle s’était levée ce matin, avec une petite boule au ventre. Il avait bien fallu se rendre à l’évidence, l’événement la rendait étrangement fragile et émue.

Alors quelle se recoiffait avec des gestes automatiques, ses pensées vagabondèrent vers ces dernières années,  pleines de surprises,  qui l’avaient finalement amenée jusqu’ici…

La fin de ses études, et l’immense fierté de ses parents, dont une seule fille de la fratrie complète (6 enfants quand même) avait pu accomplir leur rêve de longues et brillantes études… Un double Master de Droit commercial et d’Economie Politique, ce n’était pas rien ! Alors même s’ils n’avaient jamais tout à fait compris le contenu de ses études, et surtout leurs perspectives en termes de « métier », ils avaient choisi de ne pas se poser de questions, et de se réjouir, au fur et à mesure des années qui passaient, au fil des annonces de notes élevées et de bourses renouvelées.

Les classiques petits boulots alimentaires, alternant la caisse du Mac Drive de Garges, avec la plateforme téléphonique du Service Après-vente de Darty France. Des collègues sympathiques, des horaires assez souples, adaptés au rythme des étudiants. La seule contrainte était celle du prénom : tous les nouveaux embauchés l’apprenaient avec surprise : quel qu’ait pu être son prénom d’origine, si l’on était une fille, on décrocherait en s’annonçant comme «Nadine Morel » ;  et si l’on était un garçon, on devait répondre du nom d«’Arnaud Chalon ». Une fois la surprise passée, on s’habituait assez vite, et c’était somme tout assez pratique d’annoncer un patronyme passe-partout, qui faisait presque oublier que l’on passait soi-même des heures à débiter des protocoles et vérifications de modes d’emploi. Les dernières années avaient été un peu moins faciles, avec un renouvellement des effectifs, l’arrivée progressive d’employés permanents adultes, pour lesquels cet emploi était le gagne-pain d’une famille entière, et non pas un complément financier, permettant de mener une vie somme toute assez confortable, agrémentée de petites sorties cinéma à Paris et de virées shopping entre copines au H&M des Halles.

La recherche des stages de fin d’études n’avait pas été une sinécure, mais rien ne l’avait préparée à la suite : la recherche d’un emploi, le vrai, celui pour lequel elle avait étudié toutes ces années.  5 ans d’une galère sans nom. La destruction de sa naïveté de jeune femme éduquée tout d’abord, puis, l’érosion lente mais totale de sa confiance dans ses chances de réussite, au fur et à mesure des démarches, des lettres, des entretiens d’embauche pipés (la mine surprise, puis soudainement distante des recruteurs quand elle passait le pas de la porte).

Jusqu’à cette soirée fatale. Elle participait à un débat télévisé sur France 3 Régions, sur le thème de « l’emploi des jeunes diplômés issus de « banlieues sensibles ». Un Député-Maire de la ville voisine, qui l’écouta tout d’abord évoquer son expérience, avant de la regarder tranquillement droit dans le yeux et de lui dire : « Ne vous est-il jamais venu à l’esprit, mademoiselle, que ces refus et échecs répétés, puissent être tout simplement dûs à la faiblesse de votre profil et de votre personnalité ? N’avez vous jamais pensé que si vous étiez aussi brillante que vous le prétendez, un patron n’aurait pas déjà eu l’intelligence de vous donner votre chance, comme des centaines de patrons le font chaque jour dans notre pays ? ». La gifle. L’éclair de lucidité. Il devait bien avoir raison ! Alors à quoi bon se battre ? Elle  comprit alors, que ces années d’université n’avaient été en fait qu’une parenthèse illusoire, masquant tout d’abord sa propre banalité, mais aussi et surtout, l’inutilité de toute cette population des cités (à laquelle elle appartenait sans conteste), vivant d’emplois peu valorisés, de trafics divers, de subsides de l’Etat, mais finalement si peu créatrice de richesses utiles, d’intelligence collective et individuelle, si éloignée du reste de la société !!! …

Ce fut alors un trou noir. La vie de recluse au fond de son lit, dans l’appartement familial. La perte de toute volonté. Un travail intime éreintant pour accepter d’entamer de nouvelles recherches d’emploi. Revoir les ambitions à la baisse. Décrocher un contrat d’accompagnatrice de devoirs au  collège de la cité. 12 heures hebdomadaires. 335 € de salaire glissés en fin de mois dans la boîte en aluminium de la cuisine, et  aussitôt utilisés par sa mère, ici, pour payer une facture, là pour faire les courses familiales, ailleurs pour rembourser l’avancée des travaux de la maison du bled.

Jusqu’à Sa rencontre.

Par le hasard d’un « tuyau » donné par un professeur d’anglais du collège. Sa décision avait été prise pendant les vacances de Pâques. Elle fit alors ses bagages en une soirée. Acheta son billet d’avion sur un site de voyages de dernière minute, avec son salaire tout juste versé. Prévint ses parents, ses frères et sœurs, embrassa ses neveux chéris. But un dernier coup avec les copines à la brasserie de la gare d‘Aulnay.

Il lui ouvert les bras. Il l’avait accueillie tout de suite. Il l’avait jugée intéressante, même s’il fallait quand même faire ses preuves les premiers temps. Il l’avait trouvée jolie, même s’il lui avait suggéré de porter des lentilles à la place de ses vieilles lunettes, qui lui donnaient un air d’étudiante un peu égarée. Il lui avait trouvé un appartement à partager avec d’autres filles tout juste arrivées comme elles. Jour après jour, Il lui avait redonné confiance en elle. Puis,  Il lui avait proposé de nouvelles fonctions, toujours plus passionnantes, plus exigeantes,  plus rémunérées.

Elle s’était fait un petit monde à elle, au sein d’un quartier moderne, chaleureux et vivant, avec des amis dont certains étaient, comme elles, issues du même ailleurs, et à la recherche d’une identité, d’un métier, d’une reconnaissance sociale. Ensemble, ils avaient souvent eu, notamment au début, de longues discussions fiévreuses et agitées, où ils ressassaient les mêmes questions sans réponse : pourquoi ne leur avait-on pas donné leur chance ? pourquoi dépenser autant de moyens dans la formation de sa masse, pour mieux la rejeter ensuite ? Comment un pays peut-il se passer de la richesse d’une partie de sa jeunesse, celle issue des quartiers ? Comment le seule mention d’une adresse, d’un nom, d’un couleur de peau pouvait faire basculer un processus de recrutement, fût-il bien avancé,  vers sa face négative ?

Et puis les choses s’étaient progressivement apaisées, grâce à Lui. Sa vie avait pris de l’épaisseur, puis elle avait rencontré Léon. Tout s’était alors mis en place dans sa tête. Elle allait devoir choisir.

Sans beaucoup d’hésitation, elle l‘avait choisi, Lui. C’est avec Lui qu’elle allait s’installer, grâce à son nouveau poste de Directrice adjointe. Léon et elle avaient déjà choisi la maison dans laquelle ils allaient vivre ensemble. Dans laquelle bientôt, ils auraient des enfants. Dans laquelle ils ne manqueraient pas d’être heureux.

Cela lui paraissait clair comme de l’eau de roche. Elle était sûre et heureuse de son choix.

C’est pourquoi elle était tout de même un peu étonnée de la sentimentalité qui l’habitait depuis son réveil. Pas vraiment des regrets. Juste un petit pincement de coeur, un reste de rancune, mais surtout la nostalgie de quelques doux et joyeux moments. Une Fête de la musique endiablée dans les jardins du Trianon ; un meeting sur le référendum européen à la Maison des Jeunes,  à l’issue duquel tout le groupe d’amis d’enfance s’était juré d’aller voter ;  la rencontre d’un patron sympathique et engagé, croisé au Pôle emploi alors qu’elle accompagnait deux collégiennes à la recherche d’un stage ;  le mariage de sa propre sœur, entourée de toute leur famille dans un relais-château de la région tourangelle.

Le klaxon strident de la voiture de Léon la tira de ses rêveries. Il était l’heure.

D’un pas désormais décidé, elle se regarda une dernière fois dans la glace. A son bras, son nouveau sac à main, offert par ses anciens collègues lors de son pot de départ. Il pouvait contenir des documents A4. A l’intérieur, son dossier, qu’elle vérifia une dernière fois. Toutes les pièces requises étaient classées dans l’ordre. Elle ajusta son chapeau, tout spécialement acheté pour l’occasion. Elle était fin prête.

Elle allait pouvoir Lui dire « Oui », lors de cette cérémonie tant attendue.

“Oui”, au Canada, qui lui avait ouvert les bras, lui donnant vie, une deuxième fois, et auquel, elle, Fatoumata Sakho,  allait appartenir désormais, en épousant sa nationalité.

 

3 réponses à “Dédoublement de nationalité”

  1. Berbesson dit :

    C’est un vrai talent d’arriver à raconter une histoire courte. Celle-ci nous prend vraiment lors de l’épisode avec le député-maire. Et la chute est très bien. Bravo !

  2. phuong57 dit :

    qu’elle belle histoire d’amour. Pas de doute que la princesse la vivra longtemps et aura beaucoup d’enfants


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