TGV Paris Lille – Lille, un mardi soir, 18h58
La voix du contrôleur vient d’annoncer l’arrivée du TGV dans la gare de Lille Flandres. Tous les voyageurs se « préparent à descendre et à vérifier qu’ils n’ont rien oublié dans le train ». Le train commence à peine à ralentir, à l’entrée de l’agglomération. Les plus pressés sont déjà debout, prêts à descendre. Les autres envoient un dernier mail, éteignent les lecteurs MP3 ou pianotent fiévreusement sur leur téléphone portable. A cette heure de pointe, en pleine semaine, le train est majoritairement rempli d’étudiants et de travailleurs-voyageurs ; ces derniers, pour la plupart, effectuent le trajet Paris-Lille plusieurs fois par semaine. Après tout, 1h de trajet pour être en plein centre de Paris, c’est presque comme venir de banlieue, voire plus rapide !
A force de se croiser, on se reconnaît parfois, et on échange quelques impressions de voyage, ou des commentaires sur le trafic. Parfois même, au moment des « accidents de voyageurs » ou de grèves, on va un peu plus loin dans la relation, on partageant une location de voiture pour rentrer ensemble lorsque n’y a plus de train, ou en partageant un verre en attendant que la situation se débloque…
Mais ce soir, le train est à l’heure, et à l’approche de l’arrivée, s’amplifie l’habituel concert de sonneries des téléphones :
«Je suis dans le train, oui, on arrive, le train entre en gare »
« Attends moi devant la fontaine » (ou devant Euralille… ou devant le Tri Postal… ou devant l’arrêt de bus de la rue du Molinel…)»
« Je vais arriver un peu tard, tu peux prendre du pain en passant ?“
« J’ai réservé un resto dans le vieux Lille, tu as eu le temps d’appeler la nounou ? «
« J’ai eu le boss, il est OK, et il a prévenu sa secrétaire, pour la conférence de demain.”
Maintenant, tout le monde est debout dans l’allée du wagon, prêt à descendre. Le train s’est immobilisé quelques minutes sur les voies. L’impatience monte. Le silence se fait, chacun étant dans ses pensées, déjà en train d’anticiper ce qu’il va faire en sortant.
Une sonnerie un peu forte, mais très enjouée, envahit le wagon. L’une des passagères debout dans l’allée répond précipitamment, un peu gênée du regard appuyé des autres voyageurs. Elle est jeune, plutôt jolie, vêtue d’habits très chics, aux couleurs vives :
« – Allô ?
(…)
- Bonjour Martine, oui, ça va bien et toi ?
- (…)
- Ah bon ? ben c’est que je viens d ‘arriver à Lille, je suis encore dans le train
- (…)
- Je comptais rester quelques jours , oui, peut-être jusqu’à lundi, pour pouvoir voir un peu tout le monde
- (…)
- Mardi, pour moi ce sera difficile, mais bon, je vais voir. En tout cas, merci beaucoup pour ton appel, je m’occupe de joindre Florence, merci pour tout. Je t’embrasse.”
Elle raccroche, s’excuse auprès des personnes qui l’accompagnent (probablement des collègues de boulot), et recompose aussitôt un nouveau numéro de téléphone ; probablement pour joindre la fameuse Florence.
Tous les passagers du wagon ont eu à entendre la conversation qui s’est déroulée au beau milieu du silence, dans l’attente de l’arrêt définitif du train. Ces conversations partagées sont le lot des voyages en train. On s’y habitue, même si selon son humeur du jour, la durée de la conversation, ou le niveau sonore de la voix du voyageur « fautif », cela peut plus ou moins agacer. Dans ce cas précis, rien à signaler : la conversation a été brève, anodine, sans gêne sonore particulière.
« – Allô, Florence ? c’est Cathy…
- (…)
- Oui, ça va bien, et toi ?
- (…)
- Oui, Oui, j’arrive tout juste à Lille.. je t’appelle parce que Martine vient de me prévenir. Papa est mort aujourd’hui.
- (…)
- Voilà, je voulais juste que tu sois au courant. L’enterrement a lieu mardi, je ne vais pas pouvoir rester à Lille jusque là. Je ne pense pas y aller.
- (…)
- OK,à toi de voir. Bon ben à plus tard. Moi aussi, je t’embrasse.”
L’ambiance a imperceptiblement changé dans le wagon, même si c’est toujours aussi silencieux. Peut-être que chacun, dans son fort intérieur, réagit à la nouvelle. Quelles étranges ou terribles circonstances de la vie peuvent provoquer un tel détachement à la mort d’un père? J’imagine que les uns sont surpris, d’autres intrigués, d’autres, quant à eux, ne manquant pas de se poser comme juges ou censeurs.
Mais voilà que le train s’arrête enfin.
Les voyageurs s’égrènent les uns après les autres sur le quai, en direction d’une correspondance, d’un métro, de sa voiture, d’un court trajet pied.
Je jeté un dernier regard à la jeune femme qui vient de perdre son père. Elle bise ses collègues de travail, et se dirige vers le métro, tout comme moi.
Je ne peux m’empêcher de l’observer aussi discrètement que possible pendant le trajet, d’autant que nous descendons au même arrêt. Elle descend et je lui emboîte le pas. Elle passe devant les deux enfants Roms qui font la manche, comme chaque jour, en bas de l’escalator. Elle leur dépose une pièce et s’éloigne vers la rue du marché.
Décidément, il s’en passe des choses intéressantes touchantes dans les TGV. Ça pourrait devenir un petit feuilleton type “échantillons d’époque”. Celui-là est bien intrigant, en effet…