Je repense souvent à ces douces périodes adolescentes, où nous pouvions encore nous révolter avec candeur, assurance et idéalisme, devant les injustices de ce bas monde. Alors, il nous était autorisé de rêver d’un monde à l’avenir différent et peut-être plus juste.
L’âge venant, les années passant, avec l’expérience et une connaissance plus précise de l’organisation de notre société, de notre monde, la révolte est toujours là, plus ou moins tapie au fond de moi, mais un certain découragement, allié à un réalisme rampant, m’ont acculée à un rôle d’observatrice attristée des injustices qui nous entourent, au-delà de quelques engagements associatifs éphémères et d’une activité professionnelle qui peut, quelques rares fois, se targuer d’avoir permis une meilleure visibilité des minorités, ou une meilleure compréhension entre catégories d’acteurs de la société civile.
Se pose toutefois la lancinante question du rôle que je pourrais jouer en tant que simple citoyenne de ce monde si dur… question à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse. Dans quelle cause m’engager ? Où mobiliser mon énergie ?
Voici en exemple 2 sujets sur lesquels je me sens à la fois totalement partie prenante et concernée, mais complètement impuissante, quant aux moyens d’action à employer.
¨ Jafar Panahi
Jafar Panahi, cinéaste iranien, emprisonné depuis le mois de mai 2010, a été condamné ce 20 décembre 2010, à 6 ans de prison et de 20 ans d’interdiction de réaliser ou de participer à toute production liée à l’industrie cinématographique ou journalistique.
La nouvelle n’a quasiment pas été relayée dans les médias (français tout du moins, mais j’imagine qu’il en a été de même dans le reste du monde occidental). Il est vrai que l’Europe était ces jours-ci accaparée par d’autres nouvelles bien plus importantes : la neige (on est en hiver, mais quand il neige, les réseaux de circulation sont entièrement bloqués, quelle affaire), les dernières courses de Noël et les conseils pour choisir les huîtres au meilleur rapport qualité-prix.
M. Panahi aurait pu, à l’instar de nombre de ces compatriotes, s’exiler à l’étranger pour continuer à travailler, à réaliser des films qui nous racontaient le quotidien de son pays. Il l’a toujours refusé. Il a peut-être pensé que ses relations et son aura à l’étranger (son œuvre a été primée de multiples fois dans des festivals de cinéma de par le monde), le protègeraient des foudres de son régime. Force est de constater qu’il n’en a rien été. Malgré ce que l’on croit, aucune injonction de quelque personnalité ou quelque puissance étatique que ce soit ne peut empêcher le régime iranien (ou birman, ou chinois, etc.) de faire ce qu’il a décidé de faire. Et puis quoi, c’est vrai, ce serait de l’ingérence dans des affaires nationales internes, après tout.
Ainsi, et au-delà des manifestations purement symboliques (la chaise vide lors du festival de Cannes au cours duquel M. Panahi était prévu comme membre du jury, les communiqués officiels d’Etats ou d’organisations internationales), on constate bêtement, amèrement, que rien n’empêchera M. Panahi de rester en prison et d’y purger sa peine. Parce que des mollahs ont jugé que c’était comme ça. Que cela suffisait. Que cet homme ne pouvait continuer à montrer, au travers de ses films, la vie quotidienne en Iran. Qu’il connaissait trop de gens à l’étranger. That’s it.
¨ « Liberté, égalité, fraternité » … une croyance ancienne, une devise aujourd’hui bafouée
Les nouvelles pleuvent chaque jour (une école républicaine qui ne parvient plus du tout à jouer un rôle de régulateur dans l’égalité des chances, 40% de chômage pour les jeunes des cités, une incapacité à proposer un logement décent à des milliers de gens…), et l’on ne peut que les regarder pleuvoir, sans message politique permettant d’espérer toute autre alternative de projet de société, sans espoir de pouvoir agir utilement ou que les tendances s’inversent, que la mobilisation des uns et des autres puisse influer sur cette lente érosion d’un sentiment de partage collectif d’une cohésion nationale.
Alors c’est le repli sur soi et les siens, tellement plus rassurant. Se battre pour les siens. Protéger son nid. Espérer améliorer son quotidien, voire gagner un échelon dans la société. Empêcher celui d’en dessous de nous rejoindre, si l’on estime qu’il ne le mérite pas assez. Rester auprès de ceux qui nous ressemblent. Ignorer puis finalement oublier les autres. Tous les autres : ceux qui viennent de loin, ceux qui n’habitent pas notre quartier, ceux qui ne pensent pas comme nous, ceux qui …
Je n’ai plus de mot pour exprimer ce sentiment qui me taraude depuis quelques mois. Cette indignation de plus en plus récurrente qui me saisit, de plus en plus souvent, pour une maman croisée à l’école, pour une famille expulsée de son logement dont on parle à la télé, pour ces détenus dont les droits les plus primaires sont bafoués chaque jour, pour tous ces gens vivant dans des « zones urbaines sensibles», et auxquels notre pays finit par refuser lentement mais sûrement, le droit à une éducation de qualité, à un travail, à un logement, à une santé, bref à une vie que l’on a longtemps qualifiée de« normale » …. tout en distillant sournoisement l’idée que ce serait peut-être un peu de leur faute quand même (parce qu’ils ne s’intègreraient pas, ou ne chercheraient pas tant que ça du boulot…).
Alors j’utiliserais des vers que Victor Hugo a écrits en 1871, pour parler de la situation des Communards, et que je vous retranscris tels quels :
Etant les ignorants, ils sont les incléments
Hélas combien de temps faudra-t-il vous redire
A vous tous que c’est à vous de les conduire
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité
Que votre aveuglement produit leur cécité !
D’une tutelle avare, on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin.
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe,
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte.
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Comment peut-il penser, celui qui ne peut vivre ?
Bien entendu, tous ces mots jetés ce soir n’y changeront rien. Mais cela m’a fait du bien, le temps de les écrire, de retrouver ce sentiment de révolte candide qui m’habitait, lorsque j’étais jeune, un peu rebelle, et surtout pleine d’espoir pour un monde meilleur.
“Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte.”
Je ne connaissais pas l’origine du titre de T Jonquet !
Sinon, même constat, même sentiment…
C’est un peu désespérant, on ne sait plus de quel côté se tourner – Crise et chômage, fin des services publics; justice qui agonise, expertise publique (santé, ogm, nucléaire…) noyautée par les lobbys, Front nat au top.. etc etc…
La bise !
j’ai réécouté récemment ce poème de Richepin chanté par Brassens
Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent feraient éclater vos poumons.
Regardez-les ! Avant d’atteindre sa chimère,
Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.
Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volaille comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous.
Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
A l’haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.
La bise contre leur poitrail siffle avec rage.
L’averse les inonde et pèse sur leur dos.
Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage.
Ils vont, loin de la terre, au dessus des badauds.
Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace.
Là-bas, ils trouveront de l’amour, du nouveau.
Là-bas, un bon soleil chauffera leur carcasse
Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau.
Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve,
C’est l’horizon perdu par delà les sommets,
C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève
Où votre espoir banal n’abordera jamais.
Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante !
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux.
Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.
Bizous