Les rendez-vous, hebdomadaires, avaient été fixés au mardi par le médecin.
Tous les mardis à 14h, elle arrivait dans le service de gynécologie de l’hôpital. Elle sonnait au bouton des urgences. La sage-femme de garde, souvent la même venait l’accueillir, et la faisait tout de suite entrer dans la salle du « Monitoring », comme l’indiquait le panneau sur la porte.
A l’intérieur, 2 lits séparés par un paravent ; au chevet de chaque lit, le matériel high tech complet, servant à contrôler les battements du cœur du bébé, les contractions, la tension, bref, tout ce qui permet d’avoir une idée de ce qui se passe dans le ventre de la mère.
La sage-femme l’installait dans l’un des lits, les gestes étaient toujours les mêmes : glisser la ceinture élastique sous le dos, enduire le ventre d’un gel froid et visqueux, bien placer les capteurs, vérifier la machine (le papier, la durée, les différentes sonneries…). « Bon je vous laisse, vous savez comment ça marche maintenant ! », puis elle s’éclipsait vers la multitude de tâches qui ne devaient pas manquer de l’attendre, laissant la patiente seule, allongée, à l’écoute des bruits étranges que laissait entendre la machine.
Parfois, le deuxième lit était occupé par une autre future maman. Selon les jours, il s’agissait de simples contrôles, ou c’était le début du travail. A chaque fois, donc, une ambiance différente : un jour, une famille complète de gitans accompagnait la belle-fille ; chacun y allait de ses propres commentaires et attentes (« Ils doivent la déclencher, on ne va pas revenir cette nuit»), sans même porter attention à la jeune femme, branchée à la machine et visiblement épuisée par des nuits d’attente, de douleurs et d’inquiétude. Un autre jour, un couple visiblement affolé, sort de la pièce, entouré de membres du staff médical, en direction des urgences … La plupart des cas, un silence poli, respectueux de l’intimité de l’autre voisine, régnait.
Pour la femme, ces demi-heures passées seule, reliée à son bébé par deux capteurs, avaient fini par devenir un véritable moment de détente. Au son des bruits rassurants et réguliers du battement de cœur du bébé, il suffisait de fermer les yeux et de respirer profondément, pour se projeter dans un demi-sommeil réparateur et plein d’espoir. D’autres jours, elle ouvrait le roman qu’elle avait emmené avec elle, et lisait paisiblement, jetant de temps à autres un œil sur l’enregistrement-papier qui sortait de la machine.
Durant ces phases de repos, il n’y avait plus inquiétude, plus d’attente fiévreuse, mais juste la certitude d’un bébé qui grandissait bien, qui profitait de la vie sous-marine qu’il lui restait à savourer pour encore quelques semaines.
Ces premiers rendez-vous avec son bébé auguraient, elle aurait tant voulu en être sûre, d’un dénouement heureux, d’un accouchement sans souci particulier. Ils étaient l’épisode initial de la relation avec son enfant, des préliminaires pleins de promesses. Ils permettaient de quitter l’angoisse quotidienne, qui allait croissant au fur et à mesure de l’approche du terme. Elle et son mari n’avaient-ils pas été trop présomptueux en tentant une nouvelle fois d’avoir un enfant, narguant ainsi une dernière fois le destin ? Ou au contraire, faisaient-ils preuve d’un éternel et salvateur optimisme, pour sortir de moments plus obscurs où le malheur avait fait une entrée tonitruante ? Comment le savoir ?
Au bout d’une trentaine de minutes, la sage-femme réapparaissait, vérifiait les enregistrements, et ponctuait sa lecture de commentaires approbateurs : « Tout est parfait ! A la semaine prochaine, si vous n’avez pas accouché d’ici là ? ».
Après avoir immédiatement laissé un message rassurant à son mari « Tout va bien, RAS », elle repartait de l’hôpital rassérénée, reposée, et regonflée à bloc, prête à affronter les derniers jours d’attente.
Rien que de le lire (surtout maintenant qu’on sait que l’histoire s’est bien finie), ça me procure à moi aussi un instant de détente. Merci.