Du fond de son sommeil, elle percevait, de loin en loin, les bruits de la vie quotidienne : les voix dans le couloir, l’eau qui coule, l’arrivée des plateaux-repas, les sonneries des téléphones.
Mais ces derniers jours, elle était heureuse de ne se cantonner qu’à un seul souvenir. Celui d’une scène vécue des années auparavant, qui lui était revenue récemment et qu’elle ne voulait plus quitter :
La fenêtre de la chambre était ouverte, par ces jours de printemps. Le soleil radieux laissait filtrer ses rayons sur le lit. Elle entendait le bruit des tracteurs qui partaient aux champ, suivis par les chiens qui aboient. Les portes qui claquent, les femmes qui appellent les enfants pour partir à l’école. Les effluves de café chaud et de pain grillé.
Elle était lovée dans son lit, tenant au creux des bras son fils encore nourrisson. Il affichait cet air béat des bébés repus. Les yeux légèrement clos et le sourire aux lèvres, il tenait encore le sein d’une main et caressait doucement le ventre de sa mère de l’autre. Il était sur le point de sombrer doucement dans un doux sommeil, rassasié et rassuré.
Elle ne le quitterait pas des yeux durant de longues minutes ; elle savourerait ces instants de bonheur intense, de cette période miraculeuse mais éphémère qui suit la naissance, quand le bébé semble encore relié à sa mère par un fil invisible. Un amour si merveilleusement partagé, inconditionnel et infini.
Le souvenir de cette scène lui apportait un réconfort quasiment physique, il lui procurait une chaleur douce, lui remuant le cœur. Elle ne voulait se rappeler que ce moment, qui lui faisait tant de bien. Peu lui importait le reste, une existence bien remplie, avec son lot de malheurs, de blessures irréparables de déceptions et de regrets, avec ses grandes joies aussi, de ces satisfactions et ces rencontres qui marquent ou qui habitent nos vies. Tout cela lui paraissait si lointain.
Les médicaments, administrés à très forte dose, avaient fini par calmer la douleur lancinante qui occupait son corps et ses pensées, nuit et jour, depuis des mois. Il ne restait plus que de longs vides silencieux, comateux, aux reflets clair-obscurs selon les heures, ponctués de moments de lucidité où son esprit reprenait le dessus.
Elle avait, depuis peu, compris que tout était fini, qu’il ne restait plus que quelques heures avant que le corps n’abdique. Et cette soudaine prise de conscience avait immédiatement laissé place à une sourde angoisse : et si elle devait ne plus jamais revoir ce fils tant aimé ? Cette pensée lui était insupportable. C’était une chose de rêvasser, du fond de son lit, en souvenir d’heures de tendresse passées, mais ça en était une autre de quitter ce monde seule, et surtout sans lui !
Dans un éclair de clairvoyance, elle décida alors d’utiliser ses dernières forces pour attendre l’arrivée de son fils: il allait forcément être prévenu par les équipes médicales, et il prendrait alors la route pour la rejoindre. Elle se le jura : elle serait encore là pour le sentir, une dernière fois contre elle, il ne pouvait en être autrement. De l’instant où elle prit cette décision, le temps s’égrena lentement, un peu trop lentement à son goût. Son corps, encore obéissant, était entièrement tendu vers l’objectif qu’elle lui avait fixé : attendre ; mais il devait également lutter contre l’épuisement qui le gagnait, inexorablement.
Alors qu’elle s’était assoupie quelques instants (ou quelques heures?), elle fut réveillée par le son de la voix tant attendue. Ce devait être la nuit, car seule la veilleuse était allumée. Elle entendait son fils, sans percevoir précisément ce qu’il lui disait. Il lui parlait doucement, sans s’arrêter. Mais ce qu’elle sentait surtout, c’était les bras qui la serraient, les doigts qui caressaient sa joue. C’était encore plus doux, plus enivrant, même, que ce qu’elle aurait pu imaginer.
Il n’y eut plus qu’à s’abandonner. Partir lui parût d’une simplicité sans nom. D’ailleurs, elle n’était déjà plus là pour en parler.
magnifiquement triste…
Bravo…
et profitez à fond pour vous ressourcer chez tous ceux qui sont là !
Au moment où je découvre ce beau texte, ma mère est à l’hôpital et je me pose la question de sauter dans un train pour aller la voir avant qu’il ne soit trop tard… Mais heureusement d’autres nouvelles sont arrivées depuis et la situation est moins alarmante qu’on l’avant pensé dans un premier temps, et je pourrai la retrouver chez elle à la date prévue. Ouf.