Petite Binh

Maman, grande travailleuse, éternelle voyageuse… mais aussi chercheuse de gens, de rencontres, d'humeurs, de couleurs et d'espoir d'un monde meilleur… utopique pragmatique?? "La vie c'est comme une pastèque… il faut l'ouvrir pour savoir si elle est jolie…" (in "Caramel" film de Nadine Labaki – Liban- 2007)

Je rêve à ma fenêtre 29 octobre 2011

Filed under: Autour de nous — petitebinh @ 09:13

Je rêve à ma fenêtre. Je sens la douce lumière du matin sur ma peau. Une brise marine toute douce vient me chatouiller les narines. Les cris des enfants qui jouent sur le terrain sablonneux se mélangent au bruit des voitures qui passent. Le bus 247 s’arrête, déverse quelques passagers et reprend sa route vers le centre ville.
La matinée est encore vide de projets. Aucune idée ne me vient. Même la perspective d’un thé Tropical Wu Long ne me motive pas assez pour que je me lève. Je vais rester là à ne rien faire, attendre que quelque chose se passe. Ma vieille voisine cueille des citrons, énormes et jaunes, en parlant à son chien. La fille des voisins rentre d’une nuit de fête ; elle gare son scooter dans l’allée et, sans prendre la peine de fermer la grille, s’engouffre dans le garage réaménagé qui fait office de studio. Elle est jeune et bronzée, une très jolie cagole marseillaise. Ses frères ne sont pas mal non plus, mais en bon mâles qui se respectent, ne sortent jamais sans s’être bien apprêtés (chemise blanche de rigueur et bronzage impeccable), ce qui porte atteinte, de mon point de vue, à leur charme indéniable.

Je rêve à ma fenêtre. Il faut préciser que je n’en connais pas qui donne sur plus belle vue. Je ne l’aurais même pas imaginée en rêve : au fond, sur la gauche, un bout de la Bonne Mère ;  plus bas, le tournant du Port de la Joliette avec ses grues et ses bateaux de croisière. Et loin loin devant, à perte de vue, la mer Méditerranée, et ses vaguelettes aux mille reflets qui la font briller, jusqu’à paraître presque blanche.
A mes pieds, un jardin de quatre à cinq niveaux. Les deux premiers offrent chacun une belle terrasse, plus ou moins ombragée, où l’on peut installer tables et chaises pour l’apéro, des hamacs pour la lecture et la sieste, et des fils pour étendre le linge et les serviettes au retour de la plage. Au fur et à mesure de la descente, les terrasses se font minuscules et y poussent, là un abricotier, plus bas des figuiers. Tout en bas des escaliers, une porte en fer, fermée à clé. Après, c’est la route, qu’il suffit de traverser, et en face, à nos pieds, c’est tout de suite la mer.  Si on prend à droite, on longe le bord de l’eau par une pente un peu raide, un peu longue, d’autant qu’elle est toute la journée en plein soleil. On passe à côté d’un immense chantier de bateaux, où des épaves en ferraille, énormes, attendent une hypothétique réparation ou un démantèlement définitif. Leur taille, impressionnante, imprime au paysage un caractère de cimetière industriel, un peu fantomatique. En haut de la côte, c’est l’entrée du tunnel du Rove. Juste avant, un petit escalier sur la gauche facilite la descente d’un sentier escarpé. Quand on l’emprunte, on arrive à la plage de Corbières. 10 minutes à pied de la maison, une petite anse, au milieu des rochers, encore sublime, malgré la pollution qui l’envahit régulièrement, sous forme de petits résidus d’huile ou de pétrole.

Bientôt midi. Le rythme des bus s’accélère, car c’est l’arrivée des navettes gratuites venant des quartiers Nord. Elles sont pleines à craquer d’enfants, de jeunes, de familles au grand complet qui viennent passer la journée à la plage. Transistors sur l’ épaule,  des grappes d’adolescents s’acheminent en file indienne dans l’escalier et envahissent rapidement les gros rochers. Les familles préfèrent la plage de sable, surveillée et plus confortable. Les couples se dispersent à la recherche de l’ombre des arbres qui les protègera des regards indiscrets. Les filles voilées vont se tremper toutes habillées, à 20 mètres de plantureuses sirènes aux jambes sans fin, et aux bikinis minimalistes. Les garçons en prendront plein les yeux, nonchalamment adossés au mur du club de voile. Les mamas algériennes surveilleront l’ensemble l’air de rien, en préparant ragots et sandwichs-chips sous de petits parasols, soupirant après leur sveltesse perdue ou le petit dernier qui ne fait pas ses nuits.

Je rêve à ma fenêtre. S’élève dans les airs une musique nostalgique, une douce voix d’homme aux accents rocailleux. Idir, le médecin-chanteur, star kabyle.  Cela doit venir d’en haut. Des familles de kabyles y vivent dans plusieurs maisons, comme au pays : tapis colorés à terre, quasiment pas de meubles, des pièces qui restent dans l’ombre, avec juste un rideau de perles en bois en guise de porte. Les femmes restent au frais, à l’intérieur. Les hommes, souvent âgés, se retrouvent tous les après-midis à côté du terrain de boules. Ils restent là, assis, sans vraiment bavarder, à tuer le temps. Leur stature, bien droite, ne parvient pas toujours à cacher que leurs épaules ont porté de lourds fardeaux, réels et symboliques, au cours de longues années de labeur, souvent solitaires.

Je rêve à ma fenêtre. Ou plutôt je rêvasse, rien de précis. J’ai la vie devant moi, rien n’est encore vraiment dessiné, ni décidé, encore moins inéluctable. Un doux moment de bonheur. On est loin de la plénitude, c’est bien plus léger. Bien plus fugace, futile, instantané. Le simple plaisir d’être là, tranquille, sans souci particulier, à savourer cette journée qui s’écoule, la lumière, la chaleur et l’odeur des citrons.

C’est l’Estaque-Riaux, un petit paradis.

 

2 réponses à “Je rêve à ma fenêtre”

  1. guybrush dit :

    très joli texte . Avec un texte comme ça, présente toi à la Mairie de Marseille :)

    Même exercice avec “Wavrin”, ça donne quoi ?

    Bisous

  2. mrique dit :

    Juste un signe pour te confirmer que tu as toujours des lecteurs à Lyon qui connaissent l’Estaque ;-)
    Bise à ts


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