Petite Binh

Maman, grande travailleuse, éternelle voyageuse… mais aussi chercheuse de gens, de rencontres, d'humeurs, de couleurs et d'espoir d'un monde meilleur… utopique pragmatique?? "La vie c'est comme une pastèque… il faut l'ouvrir pour savoir si elle est jolie…" (in "Caramel" film de Nadine Labaki – Liban- 2007)

Les marcheurs 5 décembre 2011

Filed under: Autour de nous — petitebinh @ 00:14

On les croise régulièrement, sans vraiment leur prêter attention, en partant au travail, de retour des courses… généralement en pleine semaine, car ils ont d’autres occupations le week-end. Ils se donnent rendez-vous sur la place de la mairie. Leur attirail s’adapte à la saison : blouson de pluie et pull en polaire en hiver ; bob sur la tête, lunettes de soleil, polo manches courtes couleur pastel, durant la belle saison. En toutes circonstances, ils arborent des chaussures de marche et portent un petit sac à dos ;  les plus équipés tiennent un bâton de marche, qui ressemble à un bâton de ski. Ils marchent par petites grappes de 3 ou 4 personnes, formant une farandole plus ou moins organisée selon l’état et la largeur de la chaussée.

Ils sont âgés d’une soixantaine d’années en moyenne, et on ne peut que leur envier cette période de la vie où le loisir a pris une belle place : ils ne semblent pas se soucier du jour de la semaine, et,  qu’ils déambulent tranquillement, ou qu’ils marchent d’un bon pas, ils n’ont, en tous cas, jamais l’air pressé. Bien sûr, d’autres occupations les attendent, des obligations rythment leur semaine, mais à l’heure de leur marche hebdomadaire, le temps ne leur paraît pas compté.

Leur groupe est composé de vieilles connaissances (amitiés nées au fil des années, parfois même sur les bancs de l’école primaire…), et de relations plus récentes, nouées avec la population installée dans le nouveau lotissement. Certains viennent en couple, d’autres seuls, soit parce qu’ils le sont (seuls dans la vie), soit parce qu’ils ont laissé leur conjoint vaquer à ses propres occupations.

Leurs itinéraires varient un peu à chaque fois, même s’ils restent dans les alentours du village. Au fil des mois, puis des années, ils ont ainsi sillonné, à multiples reprises, les chemins et sentiers qu’ils finissent par connaître par cœur. Mais qu’importe, l’essentiel n’est pas dans les péripéties aventureuses. Il est bon de redécouvrir les terrains familiers qui prennent à chaque fois, une couleur, une tonalité, une odeur un peu différente, selon la météo, la saison ou l’humeur. Certains jours offrent l’opportunité d’une cueillette au bord du chemin : des noix, des mûres, des châtaignes, des pommes, du muguet, des fleurs champêtres. D’autres promenades sont raccourcies par un tumultueux orage estival, ou une bise trop glaciale, décidément, pour mettre le nez dehors. Les rares jours de neige enfin, offrent un paysage glacé, immaculé, où le silence de la vie suspendue n’est troublé que par le couinement presque gênant de leurs  semelles. Ces jours-là, ils se séparent rapidement, pressés de se réchauffer au bord du feu, plaid sur les genoux, en serrant entre leurs doigts une tasse de thé brûlante.

La balade est non seulement l’occasion de prendre l’air, d’entretenir une activité physique, mais aussi un moment privilégié entre connaissances, voisins ou amis. On peut commenter l’actualité internationale, nationale,  et surtout locale, quand on ne cancane pas sur les ragots colportés deci-delà.  Mais avant toute chose, le groupe est précieux parce qu’il est un lieu de partage des joies et des peines de la vie. L’attente d’un petit-enfant tant attendu, son arrivée, puis toutes les étapes et merveilles de son enfance. Le devenir des enfants, leurs réussites professionnelles, leurs déboires sentimentaux ou financiers qui inquiètent sans que l’on puisse y faire grand chose. Et puis sa propre vie. Même si on n’aborde pas directement les peines intimes, c’est en filigrane que l’on va les évoquer ou les comprendre, pour se soutenir mutuellement, et traverser ainsi un peu moins seul, cet âge de la vie, où les décès des êtres chers, les longues maladies qui s’installent ou dégénèrent, la solitude du quotidien, forment un cortège croissant et  angoissant, qu’il faut néanmoins accepter.

Parfois, des absences prolongées ou définitives concrétisent encore un peu plus cette finitude qui prend corps, au fur et à mesure des années. Il faut alors un peu de temps, avant que le groupe ne retrouve une ambiance plus supportable, allégée du manque de celui qui ne sera pas là pour donner le nom de l’oiseau qui survole la rivière, de celle qui n’apportera plus ses gâteaux à la noix de coco la semaine du Nouvel An Chinois. Alors, les paysages familiers retrouveront leur charme tranquille, et la vie aura à peu près repris son cours.

Pour Françoise.

 

Une réponse à “Les marcheurs”

  1. Claude dit :

    Beau tableau, avec juste ce qu’il faut de tristesse pour que ce soit vrai.


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