Il avait bien fallu que ça arrive : à la mort de leur voisin Marcel, la maison avait été mise en vente, et, au bout de quelques semaines, ils étaient là. Ils n’avaient pas emménagé tout de suite après la signature chez le notaire. Ils s’étaient tout d’abord lancés dans des travaux de rénovation ; rien d’étonnant au vu de l’état dans lequel le petit vieux avait laissé la maison.
Marcel avait vécu des années après le décès de sa femme, reclus au fond de la pièce principale, ne quittant son fauteuil que pour s’allonger dans un semblant de paillasse au coin du poêle à gaz. Cela devait bien faire des années qu’il ne s’était plus aventuré en haut, dans les chambres, naguère théâtres d’une vie de famille bien remplie, mais depuis si longtemps révolue. Marcel avait fini sa vie bien seul, le quotidien uniquement ponctué par les visites hebdomadaires de sa fille. Ses 3 fils, quant à eux, respectaient tout juste l’invitation réglementaire des fêtes de fin d’année et de l’anniversaire paternel. Ni plus, ni moins.
Mais voilà, une page s’était tournée, Marcel n’était plus et il avait fallu se coltiner les nouveaux voisins. Cette seule pensée avait longtemps suffi à l’agacer. Supporter à nouveau les bruits de l’autre côté des cloisons. Les enfants qui n’allaient pas manquer de dévaler les escaliers, sans la moindre attention portée au bruit engendré. Les inévitables cris de joies, engueulades de couple, remontrances parentales qui rythment la vie de famille ; sans compter les réveils nocturnes, les soirées entre amis, les apéros dans le jardin. Pour peu que ces citadins aiment écouter la musique et ça en serait fini de ses paisibles week-ends…
Il n’avait pu s’empêcher de surveiller les premières allées et venues des nouveaux arrivants. Ceux-ci avaient apparemment décidé de faire une partie des travaux par eux-mêmes, avec le renfort de leurs amis, qui, à son grand dam, s’étaient révélés nombreux. L’organisation ne lui disait rien qui vaille : chaque matin, durant un mois, les équipes s’étaient relayées dans la maison. Elles arrivaient vers 9h, dans une camionnette, qui sitôt sa colonie déchargée, repartait chercher le matériel du jour chez Point P. Toute la journée, les joyeuses troupes s’affairaient dans la maison. Il avait reconnu aisément le bruit des perceuses et ponceuses, le splash des couteaux lissant l’enduit sur les murs, le bruit sec de la découpe de carrelage. A l’heure de sa sieste, il restait allongé sur son lit, impuissant, à écouter, malgré lui, ces bruits familiers des chantiers de rénovation, alors qu’il aurait dû dormir, récupérant quelque heures de sommeil avant de reprendre la route avec son semi-remorque.
Et puis les nouveaux d’à côté s’étaient installés. Le typique jeune couple de la ville : elle un peu charmante, portant souvent des vêtements aux couleurs un peu voyantes, mais il fallait bien l’avouer, plutôt gaies et chatoyantes ; lui, plus négligé, avec une dégaine d’adolescent attardé : queue de cheval de rigueur, sweat-shirt à capuche et baskets. Leurs deux enfants étaient petits, le garçon marchant à peine. Leur point commun à tous les quatre était une facilité à sourire, une sorte de joie de vivre exubérante, qu’il jugeait incongrue, légèrement insolente.
Il s’était tout de suite appliqué à leur faire connaître ses propres règles, celles qu’il avait patiemment et immanquablement imposées à tous le voisinage depuis des années. Après tout, il était né dans cette rue, il n’allait pas s’en laisser conter par chaque nouveau venu ! Dès les premiers jours, il s’était présenté à leur porte, leur faisant remarquer qu’ils s’étaient garés devant chez lui. Ignorant leur air étonné (« la rue est à tout le monde, non » ?), il leur avait rétorqué sèchement que lui-même et son épouse tenaient à se garer juste devant leur porte. Point final. Il savait bien que cette demande ne serait pas immédiatement prise au sérieux. Qu’importe. Il connaissait le refrain et y avait trouvé, au fil des années, sa parade personnelle, scrupuleusement testée sur chaque véhicule de la rue malencontreusement stationné sur sa place. Dès les premières incartades, il se glissait au dehors, au petit matin ; avec une clé, il traçait une rayure bien régulière, profonde, nette, sur toute la longueur de la carrosserie. Comme d’autres avant eux, les nouveaux voisins avaient sûrement été un peu éberlués, voire en colère, mais ils s’étaient vite rendus à l’évidence ; sans preuve aucune, et, dans le doute, ils avaient fini par éviter de se garer devant chez lui.
Il avait également frappé systématiquement chez eux dès que les bruits intempestifs se prolongeaient après 23 heures. Enfin, n’y tenant plus, il avait demandé, au bout de quelques semaines, qu’ils interrompent leurs activités à l’heure de la sieste, faisant référence à sa profession de routier, aux heures de repos, en journée, tout à fait méritées. Bien évidemment, sa demande n’avait pas été suivie d’effets… Que pouvaient comprendre ces godelureaux, qui devaient gagner leur vie bien au chaud dans des bureaux ?
Peu à peu, la vie avait repris un cours, sinon normal du moins… soutenable. La maison était vide en journée, la smala partant juste à l’heure de l’école pour ne pas revenir avant 18h. Autre avantage de ces voisins, ils quittaient leur maison pendant les vacances, passant notamment les fêtes de fin d’années auprès de leurs familles, qui ne devaient pas être de la région. Bref, pas de remue-ménage pendant les réveillons, c’était déjà ça. Il pouvait ainsi profiter des fêtes, avec ses enfants, sans avoir à supporter l’ambiance musicale et festive d’autres que les siens.
Il s’était finalement habitué à eux, ne relâchant toutefois jamais sa vigilance. Il savait bien qu’à la moindre faille dans sa défense, ils en profiteraient pour glaner un service, une politesse, une exception à la règle, qu’il serait bien en peine de leur prodiguer. Alors, il les avait pistés avec intransigeance, réclamant la taille de la haie ou du noisetier dès que ces derniers dépassaient le mur mitoyen, faisant respecter à la minute près, le respect des heures de tondeuse à gazon le week-end. Le reste du temps, il les ignorait : il devait déjà supporter leur présence, il n’avait vraiment aucune envie de les saluer, ou de répondre aux joyeux sourires de leurs enfants.
Même s’il n’avait pas grand chose à leur reprocher, il ne pouvait s’empêcher de remarquer leurs façons de faire, tous ces détails qu’il abhorrait et qui faisait que leur présence gâchait un peu sa vie de tous les jours : ils laissaient la poubelle sur le trottoir toute la semaine alors que lui-même, les rangeait dès que le camion-poubelle était passé ; leur fils marchait dans la rue sans qu’ils ne le tiennent ou le mettent dans la poussette, ce qu’il trouvait extrêmement dangereux (imaginez qu’il saute sans crier gare sur la route ?)… Il avait également appris que le couple n’était pas marié, ce qui dépassait tout entendement, quand on sait que cette famille s’était depuis agrandie avec un bébé qui, heureusement, avait vite fait ses nuits…
La pire période était sans conteste la période estivale. Alors qu’il avait toujours adoré vivre dans son jardin, il devait dorénavant supporter la vie du jardin d’à côté. Les cris des enfants qui s’aspergent d’eau dans la piscine gonflable, le bruit du ballon de foot au cours des interminables séances de tirs au but, les discussions enflammées entre amis autour de la politique et des enjeux de société. Pourquoi fallait-il toujours que les jeunes veuillent refaire le monde ? Pourquoi ne se contentaient-ils pas d’accepter les choses telles qu’elles étaient ?
Au fil des années, le village, parfois peu amène avec ces familles venues de la ville, s’était habitué à eux. Sa propre femme les saluait parfois en rentrant du travail. L’association des parents d’élèves avait intégré l’homme, toute heureuse de profiter de ses services d’éducateur sportif bénévole. Son petit-fils était même devenu ami avec l’aînée de leurs enfants, avec qui il était en classe. Ainsi, après l’école, lorsque qu’il lui arrivait d’aller chercher Valentin, les deux enfants faisaient-ils le chemin main dans la main, partageant leur goûter et des blagues enfantines. Il rongeait alors son frein, accélérant finalement le pas, sans se retourner, obligeant son petit-fils à le rattraper en courant. Il n’avait jamais répondu à ses suppliques, demandant à inviter la gamine à venir jouer au ballon dans le jardin. Et puis quoi encore ?
Au fond, il se disait qu’il ne les détestait pas autant qu’il l’aurait pensé. Il aurait préféré qu’ils ne soient pas là, c’est sûr, mais objectivement, ils ne le dérangeaient pas tant que ça. En fait, ils auraient du lui être indifférents.
Alors pourquoi ne pouvait-il s’empêcher de se réjouir lorsqu’il les voyait peinés, fatigués, fâchés ? Pourquoi ne comprenait-il pas leur manière de vivre ? Pourquoi lui semblaient-ils si différents de lui ?
Voilà les pensées qui lui traversèrent l’esprit cette nuit-là, lorsqu’il les croisa sur la voie rapide, juste après avoir déposé le camion au dépôt. Il devait être 2h du matin. Ils étaient arrêtés sur la bande d’arrêt d’urgence, juste sous un lampadaire, vraisemblablement en panne. Il devinait l’ombre des enfants endormis sur la banquette arrière. L’homme faisait du stop, enfin, il faisait signe cette unique voiture, peu distincte dans l’obscurité, mais si opinément croisée en rase campagne. Rien que l’idée de le sentir assis à ses côtés le hérissa. Il accéléra, frôlant le bras du jeune homme. Dans le rétroviseur, il perçut le désappointement de l’autostoppeur par l’affaissement de ses épaules.
Une dizaine de minutes plus tard, il se garait juste devant sa porte. Enfin tranquille chez soi.
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