Cela faisait une vingtaine d’années que ce couple, originaire de Lille, avait ouvert le tabac-loto-journal du village. L’emplacement privilégié, au beau milieu de la rue principale, et la nature de leur activité commerciale (le buraliste est tout de même central dans le quotidien de nombre de gens), avait grandement facilité leur intégration dans la communauté villageoise, à l’époque essentiellement agricole.
Les activités scolaires et sportives des enfants avaient fait le reste : Hélène, leur fille aînée, avait été une vedette de l’équipe de gymnastique locale, leur fils Stéphane était, aujourd’hui encore, l’entraîneur de l’équipe Cadets de basket. Lors du mariage de ce dernier, tout ce qui se compte d’important dans le village était présent pour le féliciter, lui et ses parents, le Maire en personne avait officié. Depuis, son fils et sa belle-fille les remplaçaient périodiquement, lors des vacances annuelles qu’ils prenaient avec sa femme. Peu à peu, les gens s’habitueraient à ce charmant et tout jeune couple, qui reprendrait peut-être le tabac d’ici quelques années ?
Comment la vie peut-elle s’écouler de façon finalement si simple, si évidente ?
Au fil des tirages de loto (mercredi et samedi) et des rares changements de formules (du Loto Flash modernisé grâce aux machines, le LotoFoot, l’Euromillions du vendredi depuis peu), des arrivages journaliers de journaux et de magazines, des ventes saisonnières (les volumes de la Redoute, la nouvelle collection de Pokémon ou de vignettes Panini Foot ou Sarah Kay), des ventes de milliers de paquets de tabac ou de cigarettes, de bonbons Haribo au détail, ou de bâtons glacés de Mister Freeze, de timbres postes, de centaines de photocopies ou de cartes d’anniversaire … les années étaient passées, sans qu’ils n’y prêtent vraiment attention. La complicité du quotidien avait sûrement été renforcée par cette activité professionnelle commune : ils se tenaient à deux, toute la journée, chacun derrière leur espace du comptoir, et ne se quittaient pour ainsi dire jamais !
Pour le reste, on pouvait sûrement parler d’une harmonie tranquille. Les principales décisions de leur vie avaient été naturellement prises ensemble, suivant les arguments et volontés de chacun, selon les situations. Ils passaient chaque année des vacances à l’étranger, leur petit luxe, choisissant soigneusement, dès Noël, leur destination pour l’été à venir.
Alors que leur existence poursuivait ce cours à la fois confortable, paisible et tranquille, le destin en avait voulu autrement. En quelques minutes, tout avait basculé : par un banal accident de la route, comme il en est mentionné chaque jour dans le journal local, sa femme avait perdu la vie.
La suite des événements s’était déroulée comme dans un rêve : les démarches administratives, la préparation des obsèques, les relations avec les familles et les amis…
La soudaineté de l’accident, son côté imprévisible lui avait fauché toute énergie, toute velléité, toute révolte.
Peu à peu, la vie avait repris, avec le magasin à tenir…. Mais seul… Les journées se déroulaient sensiblement de la même façon, du même rythme qui s’était instauré au fil des années. A 7h30, après la toilette matinale, il partait à la boulangerie acheter le pain pour la journée. A cette heure-là, il croisait ceux qui prenaient le train de 7h58 pour Lille, le train le plus bondé, celui qui permettait d’arriver en ville avant 9h. Quelques signes de tête et sourires échangés, peut-être avec un peu plus d’attention, de compassion (de pitié ?), avec les habitués de la boulangerie, et il était déjà temps de petit déjeuner, avant d’aller ouvrir le magasin.
Mais si les journées et les semaines continuaient à se ressembler, rythmées par les mêmes marottes des habitués, il se rendait compte, petit à petit, de la réalité du vide à ses côtés, derrière le comptoir. Sa femme n’était plus là pour répondre patiemment aux complaintes des râleurs. Son sourire tranquille manquait pour faire face aux matinées pluvieuses.
On partage toute une vie ensemble, sans penser que notre bonheur simple peut s’arrêter brusquement. Tous ces moments les plus anodins de la vie de tous les jours, comme prendre son petit-déjeuner en commentant les actualités lues dans le journal, regarder des films, mouchoir à la main (pour elle), se promener le long du canal, se préparer le café et le thé du soir une fois la cuisine nettoyée… prennent, rétrospectivement, une valeur bien plus spéciale, lorsque l’on se rend compte qu’on ne les revivra plus jamais avec l’être aimé.
Mais plus que tout, c’était l’avenir qui semblait avoir perdu de son sens. L’arrivée probable de petits-enfants, sans même parler de la retraite, à prendre dans quelques années : les vagues projets esquissés ensemble (des séjours réguliers en Italie du Sud, la location à l’année d’un appartement sur la côte d’Opale près de Wimereux, l’achat d’un camping-car…) rendaient la situation encore plus incongrue : qu’allait-il bien faire du reste de sa vie sans elle ?
Il ne s’agissait pas là du seul confort de l’habitude, mais bien d’un sentiment presque insupportable de manque, d’une douleur intérieure d’une acuité insoupçonnée, due à l’afflux sans répit d’une tendresse enfouie qui n’aurait jamais plus l’occasion de s’exprimer.
Bien sûr, toutes ces années, il avait aimé sa femme, sans forcément le lui déclamer sur les toits, mais il aurait tout donné pour partager avec elle une dernière journée, pour profiter intensément de chaque instant, lui souffler des phrases jamais dites et engranger en lui assez de tendresse et d’amour pour tenir, et peut-être mieux supporter la solitude à venir.